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Alcatraz et la conjuration des imbéciles

In Cahiers de Californie on 19 août 2008 at 9:57

Certaines erreurs ont la vie dure. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais persuadé jusqu’à ces derniers jours que John Kennedy O’Toole était de San Francisco. Qui n’a pas lu « La conjuration des imbéciles », œuvre étonnante de cet écrivain génial, doit se précipiter dans la première librairie venue. O’Toole est un de ces auteurs fulgurants que la littérature produit régulièrement. La Conjuration fut éditée après son suicide en 1969 à l’âge de 32 ans. C’était son deuxième roman. Le premier, également non édité de son vivant, fut écrit à l’âge de 16 ans. Cet éphémère Victor Hugo américain matiné d’Orson Welles auquel il ressemble étrangement, est né et a vécu en Louisiane et non en Californie comme ma mémoire défaillante me le soufflait. Il est vrai, à ma décharge, que j’ai lu ce roman il y a une vingtaine d’années et ai fini par confondre les docks de la Nouvelle Orléans et ceux de San Francisco. Et à cette occasion, je me demande « que reste-t-il d’une œuvre quand on a tout oublié ? » Il reste un style, un rythme, un phrasé, un geste d’écriture, une manière d’emporter le lecteur dans le cours d’un récit, un caractère, un esprit, un regard sur le monde, une patte qui croque des personnages, les met en situation et les impose avec force à l’imaginaire du lecteur. A la réflexion, c’est cette liberté de style, cette morgue, cette décontraction, cette élégante désinvolture associées à un humour corrosif et souvent noir, cette manière d’écrire en noir et blanc, en contre-jour et en clair-obscur qui, dans mon esprit ont relié cet écrivain Louisianais à ceux de la côte Californienne. Mais chemin faisant, et remontant ladite côte en pensant à O’Toole aussi bien qu’à mes auteurs américains favoris, je percevais confusément que quelque chose ne collait pas. Il y a chez O’Toole un humour du désespoir, un mode de solitude, une respiration d’asphyxié qui, ne correspondent pas avec l’humour, la solitude et la respiration de cette côte californienne. Ici la solitude est celle de l’errance ouverte à la rencontre, soucieuse de l’insolite, curieuse de soi autant que de l’irruption inopinée de l’autre intempestif, cependant attendu. Il y a ici une hospitalité coextensive à l’écriture elle-même. Rien de cela chez O’Toole. La liberté et l’humour de son style sont mis au service d’une plume qui ne pardonne pas, qui ne laisse aucune porte ouverte et dont l’errance est expression d’une désespérance. Il y a une verticalité dans l’écriture d’O’Toole qui me semble contraster avec l’horizontalité que je perçois dans cette littérature de l’Ouest. L’un, O’Toole pose sa solitude contre le monde, les autres inscrivent leur solitude dans le monde. C’est qu’O’Toole se bat (et meurt) contre un espace étouffant à son époque, celui de la Nouvelle Orléans.

prison d'Alcatraz

prison d'Alcatraz

Son écriture est cri contre la « Conjuration des imbéciles » qui l’empêchent de respirer, et d’être ce qu’il est et veut devenir : un écrivain de génie. Les autres, ceux (ils sont nombreux sur cette côte Ouest) dont j’apprécie l’écriture, cette littérature de semelles usées, ont fait de leur solitude une donnée nécessaire, un acquis positif et intangible. Elle est la muse et la plume permettant le dialogue avec le monde, l’environnement, les autres donnés comme tels. Comme si le paysage lui-même produisait l’écrivain ainsi que les sous-bois les champignons. Bien-sûr le roman noir d’O’Toole, rejoint à sa manière celui de San Francisco. Mais le noir lui-même ne se vêt pas de la même manière. Il me semble que San Francisco, ville de liberté, produit si aisément du noir grâce au fait que le noir n’est pas en elle mais dans la projection au-delà d’elle d’un enfer réel qu’elle regarde en miroir sur l’horizon : Alcatraz. Sa liberté a pour tare le noir de la plus célèbre des prisons où fut enfermé Al Capone. Et c’est sur ce noir qu’elle dessine sa liberté, individuelle, forcément. O’Toole, lui, est enfermé dans l’Alcatraz de son existence en Louisiane. Il doit en sortir par le haut. C’est pour cela que, entrant à San Francisco, j’ai compris que John Kennedy O’Toole ne devait pas être Californien et encore moins de San Francisco.

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