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L’or, l’ours, et ceux qui tuent

In Cahiers de Californie on 22 août 2008 at 9:37

Trois jours de silence qui chante au coeur du Parc National de Yosemite Valley en compagnie des geais bleus, des écureuils dorés et des ours noirs, m’ont inspiré cette fable qui clôt provisoirement peut-être ces cahiers de Californie:

C’est Œil-de-ciel qui me l’a raconté. Il tenait, disait-il, la nouvelle de la bouche du geai bleu, duquel il vola dans le ventre de sa mère la couleur de ses yeux. Sa mère, Lune claire, l’avait fait dans un champ d’herbes folles au milieu des grands cerfs et des écureuils dorés qui ont l’œil si gourmand. Dans le cœur du plaisir, elle lâcha un grand cri, et un geai affolé s’envola sous ses yeux. Une plume tomba du dessous d’une lune attendant en plein jour le grand drap de la nuit. Cette plume lumineuse comme l’or et plus bleue que le ciel, la vieille squaw amoureuse la portait encore au couchant de sa vie au milieu de cheveux gris et noirs. Personne ne voulut demander de qui l’oiseau bleu tenait cette nouvelle incroyable. Peut-être du fil qui chante dont le chant court plus vite que l’éclair et traverse les vallées. Le geai s’y pose souvent à la tombée du jour et écoute ses histoires. En moins de temps qu’il ne faut au grizzli pour attraper dans un vol de lumière un saumon qui remonte la rivière, Awooni, la grande bouche ouverte, c’est ainsi qu’on appelait notre vallée, était pleine à craquer comme une jeune fille enceinte jusqu’aux yeux d’une nouvelle si énorme. Elle venait de très loin, mais à peine essoufflée, cette nouvelle, passant les montagnes, les vaux et les plaines sans rien perdre de sa force. Elle descendait des montagnes très là-haut où le froid en hiver courbe animaux et humains sous le souffle du blizzard. Des montagnes du pays qu’on appelle Montana. Ca s’était passé là, au quatrième jour de l’été 1876 près de la rivière Little Big Horn. Sitting Bull, Crazy Horse, Lame White Man, Cheyennes et Sioux rassemblés, avaient écrasé sous la ruse et la force du courage le colonel Custer. Nous, les Miwoks habitant Awooni, la grande bouche ouverte, sommes des gens pacifiques. Mais à entendre une telle nouvelle, avons dansé nuit et jour. Même les cruels Yos. é meti n’en revenaient pas. Pour un peu, nous aurions dansé avec eux oubliant un instant que leur nom signifie « ceux qui tuent ». Nous sommes bien placés pour le savoir, c’est nous qui leur avons donné ce vilain sobriquet. Nous vivions côte à côte comme le cruel grizzli et le doux ours noir. Mais même une telle nouvelle n’a pas pu nous unir. C’est peut-être pour cela que tout est comme maintenant et que les blancs ont marché sur les rouges jusqu’à ce que leurs cendres se fondent à la couleur de la terre. Ce n’est pas tant les hommes, mais cette pierre de soleil qui coule dans les rivières qui est cause du mal. Tant que Johnny Walker et sa troupe de trappeurs amateurs de whisky, de fourrures et de jolies squaws aux yeux noirs venaient chasser sur nos grands territoires tout allait pour le mieux si ce n’est des histoires à propos de fourrures, de whisky et de squaws aux yeux noirs. Mais ils sont arrivés, les barbus aux yeux jaunes, les pieds dans la rivière. Leurs bâtons de tonnerre déchiraient la vallée. Ils ont fait leurs maisons avec nos grand-père séquoias, ont tué les grizzlis jusqu’aux plus petit des derniers puisqu’ils mangeaient leur bétail. Les Yos. é meti les ont attaqués et les hommes aux yeux jaunes les ont tous décimés. Et ce fut la dernière des histoires. Ce n’est pas Œil de ciel qui me la racontée. Il pleurait sa maman, cette vieille squaw amoureuse, la plume bleue encore plantée dans l’argent des cheveux. Ce n’est pas l’oiseau bleu non plus, il n’aurait pas osé. Ni même le fil qui chante qui ces jours là toussait sous la honte des blancs. Ce fut le doux ours noir qui l’a su du grand aigle des montagnes. Ils avaient tué femmes et enfants, massacrés alors que les hommes étaient désarmés. C’était là-haut, très là-haut, là où l’hiver le blizzard couche les humains et les bêtes dans la neige, dans le Dakota du sud. C’était le quatrième jour de l’hiver 1890 dans le pays des indiens Lakota. Tués, massacrés. C’était à Wounded Knee. Ce jour-là était la fin du monde des rêves. Les oiseaux bleus n’ont plus parlé aux hommes, les ours noirs se sont tus, les écureuils n’ont plus le regard si rieur. Et plus personne ne parle plus à personne vraiment. C’est cette année là que je me suis tu à jamais et me suis enfermé dans le tronc d’un grand-père séquoia. L’or lui-même a fini de chanter par ici. Il ne reste qu’ours noir qui n’est plus très bavard. Ils en ont fait l’emblème de notre belle vallée, Awooni, la grande bouche ouverte qui maintenant est muette. Elle s’est tue depuis qu’en ces jours de 1890, de l’horreur Wounded knee, on en fit un parc national qu’on appela Yos.é. meti. Yosemite comme ils disent dans leur langue. Notre si belle vallée, qu’on appelle aujourd’hui du nom de ceux qui tuent. Depuis ce jour sombre, nous laissons le sifflement du vent dans la grande bouche ouverte parler à notre place

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  1. C’est si beau Yosemite ! J’y ai eu je crois la plus belle peur de ma vie, racontée sous le titre « L’ours qui a vu l’homme » sur mon blog « http://cahierscotentin.centerblog.net »

    ML

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