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Du côté de Mulholland Drive

In Cahiers de Californie on 28 juillet 2008 at 4:38

Je ne le crois pas ! Je suis là, au moment précis où mes doigts pianotent sur mon clavier, en haut de la colline d’Hollywood, en train d’attendre le lever du soleil, décalé que je suis. 5h 45 heure locale, 14h 45 heure biologique. C’est plus que l’heure. Mais j’ai bien peur de m’éveiller à même un rêve. J’écarquille grand les yeux, et tout en bas dans une demi-brume violette baignée encore de nuit, la gigantesque croix lumineuse et blanche plantée sur ces collines heureuses comme le grand doigt de Dieu. Où sont les anges ? Ils dorment encore peut-être. Ils vivent la nuit. On sait leur existence par ces pièges à lumière qu’on nomme pellicule. Certains matins chagrins, on les trouve comme des mouches piégées dans ces rubans poisseux. Des êtres éphémères produits par ces collines aux reflets mordorés. En-dessous de moi encore, ces 9 immenses lettres blanches collées à la colline pour indiquer l’entrée du paradis : HOLLYWOOD. C’est la que je suis. Je n’y crois pas. Et bien vivant. J’ai échangé pour un mois mon pavillon de banlieue sis à Bondy contre cette villa luxueuse dessinée par un architecte dans le cœur rêveur de la cité des anges, Los Angeles. Une villa dont la façade rose antique a les faux-airs californiens de ma bicoque, mais en plus vrai, forcément. Elle s’élève sur trois étages par la volute légère d’un vaste escalier en bois tropical et s’ouvre en terrasses multiples comme une fleur minérale en recherche de lumière. Sur la porte d’entrée, j’ai trouvé une enveloppe contenant une clef dorée et un papier sur lequel est écrit : « Welcome, Alain, my home is yours. Signé Chérie. ».

Je ne connais pas la propriétaire, sinon par emails interposés. Je ne connais même pas son visage. Je sais seulement qu’elle est psychiatre et sa sœur cinéaste. C’est par une amie de sa sœur que j’ai eu son contact et qu’on a échangé nos deux maisons. Dans l’entrée la reproduction d’une gravure de Basquiat, dans l’escalier monumental une belle affiche de cinéma, celle du film Eye’s Bayou qui présente le magnifique visage de l’atrice Lynn Whitfield qui joue en compagnie de Samuel L. Jackson. Film realise par Kacy Lemmons, la sœur de mon hôtesse. Coup de tonnerre dans mon esprit. Incroyable, je n’y avais même pas pensé. Je suis dans la maison d’une famille noire. Ces affiches en attestent, et les photos et portraits épinglés au mur le confirment. Au pays d’Obama je suis reçu dans ce qu’on appelle la upper middle-class noire. Mon amie, qui est blanche, n’a même pas pris le soin de me le dire (et pourquoi l’aurait-elle dit ?), et moi, pourquoi y aurais-je pensé ? Cette surprise n’est que l’effet du décalage entre une réalité et des habitudes de pensée inconsciente. Pourquoi penser qu’Hollywood dans ses étages supérieurs serait exclusivement blanc ? Les médias nous rebattent tellement les oreilles du syllogisme « un noir est un pauvre », et nous circonscrivent tellement dans la réalité des banlieues qu’on en oublie soi-même la réalité de notre identité sociale. Cette découverte à Hollywood m’oblige en miroir à me regarder en face. Oui, je fais partie de la petite middle-class française, même si au quotidien je me perçois et me comporte comme un prolétaire, et que je suis tout imbibé de la culture de la banlieue. Je vois ici sans connaître mon hôtesse, par maints signes et par ses livres, que je suis chez une personne qui a une culture de gauche. Gauche américaine sans doute entre Angela Davis et Obama. Mais gauche, et gauche liée au fait de la couleur noire. Les noirs des classes moyennes, je pense, sont souvent comme des anciens gros qui, meme ayant maigri, se vivent toujours comme gros. Etre noir, c’est aussi partager l’espoir de l’issue d’un combat commun. «Je suis, disait Lamartine, de la couleur de ceux qu’on persécute. » Etre noir n’est pas un être-là, mais un exister face au monde. Une couleur existentielle.

Incroyable pays, cette Amérique qui s’apprête à élire un président noir à sa tête. Quelle leçon tout de même à notre petite France qui continue à calfeutrer les dessous de sa ceinture périphérique pour se protéger des courants d’airs venant de la banlieue où on continue à entasser les gens de couleur et les migrants, où on pavoise lorsqu’on donne à un Martiniquais d’origine la responsabilité de quelques moments d’antenne pour présenter le 20 heures par intérim ou à un Guadeloupéen la présidence exceptionnelle d’un établissement public.. Bien-sûr, je n’ai garde d’oublier qu’ici la misère reste majoritairement noire et qu’un jeune noir sur huit a connu la prison. Bien-sûr je pense à Angela Davis qui, dans son combat actuel contre le système pénitentiaire affirme que ce système est la continuation par d’autres voies de l’esclavage. N’empêche qu’une réalité s’affirme, celle d’un monde en mutation qui dit qu’autre chose est possible dans la diversité des existences qui réalisent ici le visage de l’Amérique. Une réalité qu’en France on continue à vouloir oublier par le truchement d’une imagerie de l’homme de couleur qui reste empreinte d’un passé colonial. France, pays des droits de l’homme où les douaniers oublieux du passé se battent sur des digues levées contre les vagues colorées venant du Sud. Une lutte implacable sans état d’âme et sans culture.

Venant de Paris, je suis accueilli à l’aéroport par un douanier au visage mexicain qui me demande ce que je fais comme métier. Je me risque de lui répondre écrivain. Son visage s’éclaire d’un large sourire et me regarde : « Oh ! Comme Jean-Paul Sartre ! L’existentialisme… » Je le regarde, étonné : « Oui, comme Jean-Paul Sartre, un peu, presque. Oui, l’existentialisme ». Il me rend mon passeport après avoir vérifié par mes dires que mon récent passage à Istanbul noté sur le passeport était bien un voyage professionnel, et j’entre dans la « Cité des anges » encore un peu soufflé et remâchant : « Un douanier, américain, comme Jean-Paul Sartre, l’existentialisme. Un douanier américain… » Oui, être écrivain français pour un douanier américain, c’est être apparenté à Sartre.

Je me dirige vers l’établissement de locations de voitures. Au diable l’avarice, j’avais loué par Internet une belle voiture américaine. Le préposé me propose une voiture d’une meilleure qualité. Je lorgne sur la décapotable rouge flambant neuve, et voilà le petit gars de banlieue qui se fait son rêve américain. Et pourquoi pas la décapotable, puisqu’on y est aux portes du rêve technicolor. Mais la raison me souffle une autre voiture plus haute sur roues pour passer les montagnes, la Sierra Nevada et la Death Valley. La raison, je l’ai emmenée avec moi. Elle s’appelle Manu et a les pieds sur terre. Va pour la voiture haute. Elle n’est pas si mal, après tout cette Toyota Highlander. Highlander, on ne sort pas du film. Et voilà le « banlieuez’art » sur l’american way of life roulant à la vitesse de 55 miles et grimpant les collines de Hollywood. On se perd. Je cherche Creston Drive, je m’arrête et demande ma route. Un beau brun aux yeux bleus comme sorti d’un film nous indique le chemin. Manu ne peut s’empêcher de crier ; « Ouah ! tu as vu ce beau mec ? » Je ne dis rien. Plus haut, nous voici de nouveau égarés. Nous interpellons un motard qui est en train de se garer dans sa villa. Il retire son casque pour nous parler. C’est Tom Cruise ou un de ses sosies qui nous répond dans un anglais impeccable. Impeccable, bien-sûr, idiot ! Je veux dire que je comprends tout ce qu’il dit. Il articule comme un acteur, et c’est une vague de charme aux yeux bleus qui nous submerge. Incroyable, me voici devenu sensible au charme masculin maintenant ? Ce qui m’apparaît incroyable, c’est le naturel de ce garçon qui est à tout point comme dans les films de son sosie. Mon dieu ! On dirait qu’ils sont tous comme ça ici. Enfer ! Nous ne sommes qu’au premier cercle et nous montons au sommet. On dirait que cette colline est une termitière de sosies de Tom Cruise. Celui qu’on voit dans les films ne serait donc comme ces petits êtres ailés, qu’un de ceux qu’on aurait capturés dans un ruban de cellulose.

Nous voilà enfin à Creston drive, et je me dis que Mulholland drive ne doit pas être bien loin. Je comprends déjà mieux ici ce film qui est en fait le film allégorique de Hollywood, ce ruban lumineux capteur de rêves et d’anges, qui ceinture cette colline mythique en se retournant sur lui-même à l’infini comme un nœud de Moebius.

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