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5e Avenue

In Chronique des matins calmes on 15 avril 2010 at 6:04


Abandonnant les filles à leur filage,  je prends la fille de l’air me faufilant dans Philadelphie pour filer à New-York. J’ai rendez vous à Greenwich village avec Catherine Coray, directrice de l’excellent festival international de lecture de pièces de théâtre  contemporain organisé par le département de théâtre de l’Université où elle est également enseignante.

Je la retrouve dépitée dans un café chaleureux aux tables de bois brut où nous croquons ensemble des toasts au saumon. Son nouveau directeur trouve que s’intéresser aux auteurs contemporains n’a rien de sexy, préférant orienter les forces du département de théâtre vers Broadway et la comédie musicale. Tiens, tiens, cela a quelque écho avec ce qui se passe à Paris et un peu partout dans le monde. La création artistique et exigeante est une île qui se rétrécit telle peau de chagrin, atoll polynésien sous la montée des eaux. Tout le contraire de Manhattan qui s’agrandit par les dépôts de son activité de construction, les déchets des fondations d’immeubles étant rejetés sur les berges et gagnant quotidiennement sur la mer. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les œuvres de l’intelligence ? Bien au contraire, c’est un vrai tsunami qui voit partout dans le monde les eaux brillantes et scintillantes de Broadway se déverser sur les frêles îlots de tous les Greenwich.

Je quitte Catherine en tentant tant bien que mal de la consoler en lui affirmant sans trop y croire que le pire n’est jamais sûr et que la raison peut encore l’emporter. Je lui rappelle, masquant un gros demi-mensonge, que pour les gens de la culture en France, c’est Greenwich village plus que Broadway qui fait référence. Qu’il rappelle ça à son chef qui semble accorder de l’importance à l’image internationale de son département.

Vaguement honteux d’une telle mauvaise foi, j’embrasse Catherine et tourne le dos ostensiblement au quartier d’affaires de Wall Street  au bout de l’île, pour enfiler la 5ème rue droit devant, direction Nord-Nord Est. L’Empire State building me happe. Je monte sur les traces de King Kong. Mais le gros singe des fantasmes d’antan a pris aujourd’hui le visage d’un terroriste anonyme. Fouille obligatoire et au peigne fin pour gagner son ticket pour l’énième ciel. Deux ascenseurs, pas moins pour vous emporter vers les nuages. Au deuxième ascenseur, un vieux liftier qui semble faire partie de l’immeuble depuis sa fondation, répète mécaniquement et inlassablement les mêmes mots depuis toujours. Je l’imagine jeune et pimpant dans un film des années trente. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui porte sur son visage une telle expression d’ennui. C’est un damné qui monte et qui descend depuis sa tendre jeunesse dans les cercles de l’enfer. Je le salue. Il m’ignore, il n’y est pour personne. Vertige au dessus d’une mégalopole. Pas tant la hauteur que l’étendue. Ca grouille là-dessous. Ca consomme des mégawatts à la minute. Une ville-usine, une termitière humaine. Au loin, vers la pointe Sud Ouest, une béance douloureuse dans le quartier de la finance internationale : la cicatrice ouverte des Twin Towers, le membre fantôme et douloureux de l’Amérique. Je colle à mon oreille le guide électronique qui me parle en français avec l’accent des Pyrénées orientales. La voix féminine commente le paysage urbain avec des anecdotes qui se veulent pittoresques. Elle me raconte que sur les ruines fumantes des tours jumelles un sauveteur creusait encore longtemps après que les fouilles furent terminées. A ceux qui lui demandaient ce qu’il cherchait encore, le désespéré répondait invariablement « ma liberté, ils m’ont volé ma liberté ». Je hausse les épaules d’indignation. Sur la tombe de milliers d’innocents tués par la folie du fanatisme, s’élève de nouveau une idéologie masquée sous le drapeau de la liberté, et ce sauveteur sans doute imaginé devient héros réel d’une mythologie nouvelle. J’en ai assez vu et assez entendu. Direction Rockefeller center et sa statue dorée (l’or n’a pas honte de lui ici, au pays de la ruée). J’ai vu, j’ai senti, l’argent a une odeur. Le MOMA (Modern Museum of Arts) me tend les bras. Je résiste. Il me faudrait plus d’une journée si je mets les pieds là-dedans. Je reviendrai. Quelque chose m’appelle là-bas vers le Nord Est, à l’autre bout de l’île. Je le ressens confusément. Mes pas s’accélèrent car il est déjà près de 15h et je dois retourner  à Chinatown, dans la direction strictement opposée, pour prendre le bus du retour vers 17h 30. Je cours presque. Cette  avenue est infinie. A la hauteur de la 59è rue, l’immense poumon rectangulaire de Central Park. Je file  en longeant son flanc droit. 68e, 72e, 77e rue. Les blocks se suivent et se ressemblent. Si je ne jetais un œil de temps à autre sur Central Park à ma gauche, j’aurais l’impression de faire du surplace. J’arrive au niveau de l’Upper East Side où m’attend une vaste manifestation. Rangés sagement derrière des barricades en attendant qu’on leur donne la permission de défiler des milliers de manifestants, agitent leurs pancartes. Dessus je vois se répéter le mot « not fair ». Je me renseigne. On m’explique qu’il s’agit d’une manifestation pour obtenir des contrats réguliers et en bonne et due forme. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Je les regarde. Ils sont tous noirs ou basanés. Comme par hasard. Je file. Je désespère d’arriver au bout de Central Park. Mes jambes ont pris leur autonomie. Elles ont passé le cap de la première douleur. La mécanique est lancée, difficile de l’arrêter. Passés l’immense Museum Mile et le Jewish Museum, j’entrevois enfin le bout du parc. J’accélère sans le vouloir vraiment. Au bout de Central Park, un espace comme un no man’s land. C’est le Duke Ellington Circle qui sépare Harlem du reste de la ville. Duke Ellington à la pointe du monde noir faisant rotule avec le monde blanc. Duke Ellington, premier musicien noir à pénétrer et jouer dans  la forteresse imprenable de la musique blanche qu’était Carnegie Hall. Duke Ellington, premier noir à qui une pièce de monnaie fut consacrée. C’est bien sa place ici, dans l’articulation entre le blanc et le noir. Je continue, j’entre dans Harlem et je suis en Seine Saint Denis. Ces immeubles de briques délavées, sans grâce, purement fonctionnels, au moins à leur début, car les fonctions sont toutes en panne. Ce sentiment d’espace abandonné, cette misère assise sur les marches d’escalier, cette déshérence, cette puanteur d’ennui qui recèle l’odeur de tous les crimes de sang, de la violence fermentée dans l’eau dormante de l’indifférence. Sentiment de déjà vu. La banlieue Nord Est de Paris n’est rien d’autre que la réplique française de la banlieue Nord Est de Manhattan. Un pâle et lamentable copié/collé. Aux mêmes causes les mêmes effets, aux mêmes cadres, les mêmes crimes. Oui, en France, nous avons le talent de copier le pire. Je continue, je vais au bout. La 5e avenue  née dans le quartier d’affaires va mourir sur la plaque de Marcus Garvey  ornant le portillon du pauvre parc qui porte son nom. Parc qui hésite entre le terrain vague aménagé et une jungle urbaine aux nuits peuplées des fauves les plus féroces, et où quelques gamins jouent au basket ball en écoutant du rap.

Je suis arrivé au bout de ma longue marche. Je m’en retourne vers China town. Je m’interroge sur cette marche qui a toute l’apparence d’un pèlerinage. Rien de religieux là-dedans, ni même de mystique ou d’idéologique. Je ressentis tout à coup ce besoin tout simplement pour embrasser un des horizons qui font partie de ma personne. Moi, arrière petit-fils d’un marin bigouden embarqué à Brest pour les Antilles, arrière petit-fils d’un indien caraïbe rescapé du génocide colonial, arrière-arrière petit fils d’un esclave noir, combien de sangs se mélangent dans mes veines ? Combien de combats ont fait ce que je suis ? Et sans doute là, devant la plaque du parc Marcus Garvey, je ressens qu’il y a là aussi quelque chose qui a fait ma personne. Juste besoin de le ressentir, de ressentir aussi ma liberté. Je suis ici, ailleurs aussi. J’ai la grande chance de pouvoir m’évader physiquement et spirituellement de ce passé pour construire mon histoire.

Je regarde ces enfants jouer. Ils ressemblent à s’y méprendre à ceux de ma banlieue. Je sais que peu auront la même chance que moi : ma liberté. Je sais aussi que cette liberté acquise autant par la chance que par le travail sur moi-même, je  la cultive avec l’espoir que d’une manière ou d’une autre, elle soit contagieuse. La liberté peut se transmettre par l’art ou par l’écriture. Je le crois, je l’espère. Mais pour cela bien-sûr, il faut un terrain, un terrain favorable. Je sais qu’ici, au cœur d’Harlem, malgré le cordon sanitaire posé par l’espace social et politique qui structure cette ville même, des agents de liberté, comme autant de jeunes Marcus Garvey, travaillent inlassablement, Sisyphe sociaux, à la fermentation de cette liberté qu’on ne trouve pas en grattant les gravats ni les ruines de l’espérance.

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