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Les cendres du temps

In Chronique des matins calmes on 18 avril 2010 at 1:37

« Laisser faire la nature » disais-je dans mon précédent article en regardant les fantomatiques sculptures de baleines échouées dans une impasse comme d’énormes tas de cendres. En passant hier soir au même endroit, je fus frappé par leur absence. L’artiste les avait enlevées, et ne restait d’elles que des traces au sol dessinant à la craie blanche sur le bitume  la forme de leur corps comme sur les  lieux d’un accident ou ceux d’un crime. Pincement au cœur lié au sentiment d’absence, de passage du temps. Je sortais du Merriam Theatre où j’avais eu au contraire le sentiment euphorique d’une remontée du temps. Les filles venaient de danser devant une salle immense, comble et enthousiaste  j’ai du mal à m’endormir, pièce signée Manuèle Robert, à la création de laquelle j’avais participé, et dans laquelle dansait Myriam Hervé, chorégraphe et cosignataire  de cette soirée de danse. La veille je n’avais pas été totalement convaincu et je trouvais comme Manuèle elle-même que bien que correctement dansée, il manquait ce petit quelque chose qui faisait vivre cette pièce. Les filles se retenaient trop. Trop timorées. « Lâchez vous, leur dit Manuèle lors du débriefing,  laissez passer le souffle, n’ayez pas peur de souffler et qu’on l’entende, ne vous laissez pas prendre par la forme, cassez la s’il le faut, trouvez son énergie spécifique, jouez la » La plupart de ces filles n’étaient pas encore nées au moment de la création de cette pièce qui a un peu plus de 20 ans. En marchant à leurs côtés, je rajoutai : « Peut-être le secret est de vous imaginer que vous avez au moins dix ans de plus, que vous avez plus de poids, que vous avez vécu. » En effet, je pensais que bien que Manuèle, Myriam et les autres filles qui avaient créée cette pièce étaient quasiment de leur âge au moment de la création, elles étaient dotées d une expérience et d’une maturité que celles-ci ne possédaient pas encore au même âge, et ça se voyait sur scène.

Hier soir fut un de ces moments magiques que vous offrent parfois la scène. Mêmes gestes, même souffle, même énergie, même allure dans les mêmes costumes, cette pièce reprenait vie sous mes yeux. Elle retrouvait toute sa magie et j’avais l’impression de voir danser les mêmes filles que lors de sa création, de faire une remontée prodigieuse dans le temps. Ce n’était pas un sentiment totalement subjectif. Le public réagissait au quart de tour, les filles le soulevaient et lui, en retour, renvoyait sur la scène son énergie. Cette pièce est belle, réellement étonnante lorsqu’elle est dansée avec justesse. Il faut qu’elle soit vraie pour être belle. Ce séjour à Philadelphie se terminait dans l’euphorie. J’avais 20 ans de moins. Il se clôtura par une fête organisée à l’université pour fêter à la fois la fin de cet événement franco-américain entre Reims, Paris et Philadelphie, et la retraite de la directrice du département de la danse, Susan Glazer qui, ce soir là, tira sa révérence en disant : « Maintenant, je suis une vieille femme et je vais profiter de ce temps-là comme il se doit ».

Nos valises étaient prêtes. L’avion pour Paris devait partir le lendemain à 18h 20. Tout était parfaitement réglé, rond, plein comme un œuf. Nous bouclions nos valises comblés par un séjour sans tache lorsqu’un regard matinal sur Internet nous apprit que le volcan d’Islande crachant ses cendres sur l’Europe avait fermé les aéroports jusqu’à lundi au moins. Accrochés au téléphone, nous descendions encore plus bas. C’est au dimanche suivant, 8 jours plus tard, qu’American Airlines nous avait inscrits pour un nouveau vol. Le ciel devint d’un seul coup plus lourd.

Un vent glacé soufflait dans Philadelphie. Les filles avaient perdu leur légèreté. Le temps pesait sur nous. Nous étions maintenant dans l’immense sablier empli des cendres d’un volcan intempestif. Nous étions à sa merci. « Laissez faire la nature » disais-je. Elle nous oblige à repenser le temps, elle nous rappelle que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous devons inventer notre existence en fonction d’elle. Le temps pèse. Comme une baleine, comme une baleine de cendres au milieu d’une impasse. L’art peut-être, et notre puissance d’imaginer nous permettent de le soulever un instant pour mieux en mesurer le poids.

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