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L’ombre de l’Afrique en Avignon

In 1- Presse on 17 février 2007 at 12:24

Libération du vendredi 2 août 2002 : http://www.liberation.fr/page.php?Article=45275

vendredi 02 août 2002

Rebonds

Deux spectacles abordaient au festival la figure de l’Autre, symbolisée par le Noir : en « in », l’impasse d' »Enfants de nuit »; en « off », le lucide « Damnation de Freud ».

L’ombre de l’Afrique en Avignon

En Avignon, tout est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. L’esthétique y est acte éthique et politique. Par Alain FOIX

Alain Foix est directeur de « Quai des arts ».

En Avignon, tout est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. L’esthétique y est acte éthique et politique.

Avignon n’est plus un festival, mais la cité du théâtre jouant le théâtre de la cité, un phénomène social total dont chaque acte est emblématique et politique. A ce titre, chaque pièce est un théâtre dans le théâtre, chaque signe est surdéterminé. Tout y est événement, et la parole de l’acteur y sonne plus fort qu’ailleurs. Ici bien plus sûrement qu’ailleurs, l’esthétique est acte éthique et politique. Ici bien moins qu’ailleurs, on ne peut croire que l’esthétique ne renvoie qu’à elle-même. Lorsque Jean-Michel Bruyère présente l’installation-spectacle Enfants de nuit, montée avec la participation d’enfants de Dakar, comme « la mise en valeur esthétique de la pauvreté par elle-même », c’est l’inquiétude qui nous y mène. La même qui nous conduit à ces manifestations vendant, comme à Montpellier, il y a quelques années, la valeur esthétique du corps noir. On y pressent quelque chose de trouble, et ce danger quasi « riefenstahlien », où l’esthétique de l’Autre, du Noir, masque le malaise d’une civilisation empêtrée dans son histoire, l’ambivalence de sentiments où le désir de charité se prend les pieds dans celui de la domination qu’il voudrait refouler. Malaise d’une civilisation où le Noir reste une figure centrale, comme l’a bien vu Frantz Fanon. Moyen de s’en sortir ? Oui, par la création, l’intelligence, l’humour et l’imagination. Elle ne fut pas présente à ce sujet cette année-là dans le « in », mais elle fut bien dans le « off », précisément dans cette drôle de Damnation de Freud qu’a rejouée pour une deuxième année l’acteur-metteur en scène Greg Germain.

Avignon « in », perdu dans les ténèbres, le spectateur, une lampe de poche en main éclairant faiblement les murs d’un labyrinthe, avance prudemment. L’ambiance est lourde, l’air est épais, parfois pestilentiel, l’angoisse sourd. Des cris rauques, à peine humains. Des visages noirs surgissent du noir. Des yeux immenses et noirs, perdus d’enfants. Des yeux qui ne voient pas. Qui donnent à voir. Des murs hantés de ces visages qui dévisagent derrière des tulles noirs ou des grillages. Un zoo humain qui crie ou qui murmure, et qui vous jette ses silences. On marche sur des cadavres. Des photos de morts gisant à même le sol. Les éviter est impossible. On les piétine on n’y peut rien. Le poids de nos corps gras sur des clichés de morts. Noir et blanc, blancs sur noirs. Corps décharnés, décomposés, charnier humain. Impossible marche arrière. Le train des visiteurs pousse vers l’avant. Les flèches sont blanches, suivre les flèches. Jeu de piste macabre ou safari morbide ? Un cimetière d’enfants remplit une grande salle, des chemises par centaines posées sur des cintres en forme de croix. Que nous fait-on jouer ou rejouer ? La marche de l’Occident en terre d’Afrique. L’exploration du continent noir des fantasmes. Le beau cliché ! Notre peur du noir. La lumière des lampes est faible, ténue, éclaire à peine l’obscur. Un visage noir renvoie le noir. Les murs sont noirs. Nous éclairons nos gestes, nous éclairons nos actes. Nous sommes acteurs de ce cauchemar. Nous nous voyons en train de voir. Nous nous frayons un chemin de frayeur dont nous sommes les auteurs. Coupables ! L’enfant de nuit nous dit à même le sol qu’il veut mourir, car il a trop rêvé. Mais ce rêve est bien le nôtre. Nous avançons, et le coeur se soulève. Sortons par là ! C’est une impasse où un jeune cerbère se précipite sur nous en un cri agressif. Stop. Je ne joue plus. Toujours la même histoire du Noir qui nous fait peur ou porte sur lui la peur, celle des ténèbres, celle du malheur. Enfants de nuit, malgré ses bonnes intentions et sa qualité plastique, ne fait que rejouer ce que toujours l’Occident joue : l’image du Noir qui n’est pas lui, de ce prochain si proche si loin. Celui sur qui l’on pleure la condition humaine. Si loin qu’il nous attire, si proche qu’il nous rebute. Le Grand Guignol est né de cette image d’Afrique.

Il y a bien dans ces Enfants de nuit une esthétique négative qui pose la négation comme une affirmation. Mais elle n’est pas créatrice, car elle n’est que le négatif en pleurs du sourire Banania, cet éternel sourire du Noir qui pose l’envers de sa détresse. Cette détresse, l’information spectacle nous en repaît et la télé nous en ressert encore. Enfants de nuit, c’est de la télévision en trois dimensions, et la lampe que nous tenons, une télécommande qui n’a que deux fonctions : éteindre ou allumer. Alors, switch off.

Avignon « off ». Un faisceau de lumière dans l’obscurité d’une salle. Un acteur noir éclaire de sa lampe de poche une bibliothèque. Un grand livre apparaît. C’est totem et tabou. Nous sommes dans la bibliothèque de Freud, Sigmund Freud. L’acteur est Greg Germain, il est metteur en scène de cette Damnation de Freud. Il est à la recherche de la mémoire de son grand-père, ancien tirailleur Sénégalais qui aurait été soigné par le fondateur de la psychanalyse. Mémoire effacée et refoulée par le savant. On ne trouve nulle part mention de cet Africain dans ses écrits. Huis clos entre Anna Freud, ses parents et Ferenczi le disciple. Drame familial dont l’Africain est le catalyseur, où l’analyste se trouve face à lui-même, ses contradictions, la question des origines et le besoin de transmission. Questions fondamentales : que transmet-on ? Comment le transmet-on, à partir de quelle source ? Questions d’identité, question de dialectique entre pensée de la famille et famille de la pensée.

Freud veut transmettre sa pensée à sa fille Anna, comme pensée pure coupée des origines, de sa culture, de sa famille. Une famille juive qui a gardé par les deux femmes des rites mais rejeté le mythe. Mais le rite renvoie au mythe, même oublié, il donne un corps à une culture. Pour avoir ignoré la force de la mémoire motrice contenue dans les objets et dans les gestes du rituel, Sigmund s’est isolé de sa famille. Comment un pur esprit peut-il transmettre ? Problème de possession. La possession passe par le rite, les artefacts et l’existence d’un médiateur. Oublier cet aspect-là, c’est renouer le drame du viol de la fille par son père. Anna est frigide, c’est bien à cause de ça. Elle ne peut procréer, c’est-à-dire devenir elle, que si son père abandonne ce désir de lui transmettre sans médiation, de la posséder en quelque sorte. Le savoir doit donc faire le détour de la culture, de l’art, des artefacts, de la manière. Il faut savoir danser et contourner. L’Africain sait bien tout ça. Il est l’héritier d’une science tout inscrite dans la culture. Une culture comme une seconde nature, une abstraction de la nature. Mais abstraction non pas au sens de négation, mais de dépassement qualitatif, de déplacement. Deux formes de la pensée, deux formes de l’abstraction ici sont confrontées. L’une, toujours baignée dans le mouvement issu d’une source, un éternel retour. L’autre vivant l’origine comme damnation, un impossible retour. La première est pénétrée, la seconde est isolée. Pour Freud, le Sénégalais est l’absolu Autre, l’être de nuit, vivant la nuit des temps. Il ne s’intéresse à lui qu’en ce qu’il cherche un temps passé, le moule brisé d’un temps nouveau, d’une pensée triomphante, celle d’un homme nouveau, né du monothéisme. Entre ces deux-là, Ferenczi sera le troisième homme, l’être métis, le nouveau lien. A la fois disciple de Freud, et complice de l’Africain, il sera le détour par lequel le père renoue avec sa fille, le lien de transmission. L’Africain peut maintenant partir, son rôle est terminé et peut être oublié.

Cette nuit qu’éclaire Greg Germain dans la bibliothèque de Freud, à la recherche du visage de son grand-père, autre lui-même dont il doit tout apprendre, est une nuit fertile, une nuit de la pensée. Elle lui est nécessaire comme l’ombre l’est à la lumière. L’Afrique vue sous cet angle, dans l’ombre du « off » en Avignon est sans doute bien plus lucide que celle qu’expose, sous ses spotlights, le « in » du festival.

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