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Le ciel est vide, entretien avec Bernard Bloch

In 1- Presse on 13 septembre 2008 at 12:35

Entretien avec Bernard Bloch dans La terrasse de septembre 2008

Le ciel est vide : Othello et Shylock face à l’absence des autres

C’est à la demande de Bernard Bloch qu’Alain Foix a composé ce dialogue philosophico-poétique, devant questionner et éclairer les relations entre noirs et juifs. La question de l’altérité, qui a provoqué au cours de l’histoire tant de massacres absurdes, est au cœur de la pièce à travers quatre figures mythiques, Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Tel un miroir réfléchissant poétique et universel – explorant aussi les relations entre les hommes et les femmes -, la pièce transforme les personnages en personnes, et renvoie à des problématiques actuelles.

« Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. »

Quelle a été la nature de la commande du texte à Alain Foix ?

Qu’attendiez-vous à travers cette commande ?

En 2004, suite au malheureux épisode de Dieudonné dans l’émission de Fogiel, Alain Foix a écrit une lettre ouverte avec laquelle j’étais en profond accord. La « concurrence entre les victimes » qui continue de faire des ravages (notamment entre les noirs et les juifs) dresse les opprimés les uns contre les autres et permet aux fauteurs de haine de prospérer sur le terreau de la peur de l’autre. J’ai alors demandé à Alain de travailler avec moi un projet théâtral ayant pour thème « les noirs et les juifs ». Moi qui, après Lehaïm-à la vie !, pensais que le théâtre ne pouvait plus être que documentaire, je ne m’attendais pas à ce qu’il compose le dialogue philosophico-poétique qu’est Le ciel est vide. Alain a eu cette idée magistrale de mettre en conflitdeux figures emblématiques, Othello et Shylock, deux figures ne pouvant exister sans la présence de celles qui ont motivé leurs passions chez Shakespeare : Desdémone et Jessica.

Le texte met en scène quatre personnages de Shakespeare : Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. Pouvez-vous décrire ces personnages tels qu’ils apparaissent dans Le ciel est vide ?

La pièce se déroule de nos jours. Shylock et Othello, d’une part, Desdémone et Jessica, de l’autre, errent depuis siècles dans un désert infini sous un ciel désespérément vide. Les premiers ressassent leur douleur, Shylock sa rancune et Othello sa haine de soi. Ils se détestent, mais sont condamnés à se supporter. Quant à Desdémone et Jessica, leur relation est plus douce, plus fraternelle, mais elles souffrent d’être séparées des hommes. Une incompréhension naît entre l’héroïne romantique qui n’arrive pas à en vouloir à son amoureux meurtrier et Jessica, plus pragmatique, qui assume pleinement sa révolte contre son père.

Quel est cet enfer au ciel vide que traversent les personnages ?

On pense immanquablement à Huis clos de Sartre, à cette différence essentielle près, qu’ici, les hommes et les femmes sont définitivement séparés. Chez Sartre « L’enfer, c’est les autres ». Dans Le ciel est vide, l’enfer ce serait justement l’absence des autres, la condamnation à rester éternellement face à son semblable, face à soi-même. L’autre dimension infernalede ce texte tient à l’incursion récurrente d’images venues du monde réel. Images des guerres, des massacres, des crimes contre l’humanité, perpétrés depuis quatre siècles, que nos personnages ne comprennent pas. Ces images les sidèrent ; ils s’en sentent confusément responsables. Et quand ils demandent au ciel de les éclairer, il reste désespérément muet et vide.

En quoi le fait qu’Othello soit noir et Shylock juif a-t-il une importance aujourd’hui ? Comment la pièce éclaire-t-elle les questions de l’antisémitisme et du racisme ? Et peut-être celle des relations entre noirs et juifs ?

Du temps de Shakespeare, la ségrégation raciale à l’égard des noirs était un phénomène marginal. En revanche, l’antisémitisme est d’une rare virulence dans la Venise de Shylock. Aujourd’hui, dans notre imaginaire collectif, il est impossible de ne pas voir dans les figures de Shylock et d’Othello les archétypes du juif et du noir, deux figures d’exclus. Dans Le ciel est vide, au lieu de se sentirréunis par cette réprobation, nos deux personnages tournent leur détestation l’un contre l’autre jusqu’à ce que leurs femmes, épouse ou fille, leur fassent découvrir la force consolatrice du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, peut-être.

La question de l’altérité – telle que peut la penser Levinas par exemple – est-elle d’une actualité aiguë aujourd’hui ? Comment le théâtre peut-il s’emparer de cette question ?

D’après Levinas, « le visage de l’autre nous dit : tu ne tueras point ». Le théâtre ne peut certes pas résoudre cette question. Mais le simple fait qu’elle reste en question n’est déjà pas mal. Nous avons connu, nous connaissons encore, de nombreux moments historiques, ici ou ailleurs, ou la question du meurtre de l’autre parce qu’il est autre n’est même plus une question : on tue allègrement tout ce qui ne nous ressemble pas. Le ciel est vide est, d’un bout à l’autre, traversé par cette question.

Quel est le rôle des femmes – épouse ou fille – dans la pièce ?

Quel est l’autre le plus radicalement autre, si ce n’est l’homme pour la femme et réciproquement ? Pour Shylock comme pour Othello, la relation amoureuse, qu’elle soit conjugale ou filiale, est déterminée par cette pulsion qui à la fois réunit et sépare : la pulsion de possession. « Je la veux toute »disait Lacan… Mais qu’est-ce que cet amour qui veut posséder l’autre, qui ne lui laisse pas l’espace d’être ce qu’il est, c’est-à-dire un(e) autre ?

Vous dites que « l’image occupe une place centrale dans la pièce ». Pouvez-vous expliciter ce rôle ?

Othello et Shylock sont enfermés dans l’image détruite qu’ils ont d’eux-mêmes : Shylock dans celle du juif humilié et trahi, Othello dans celle d’assassin de l’innocente chérie. Mais c’est dans la forme même du texte que l’image – entendue ici au sens cinématographique du terme – occupe une place cardinale. Elle est le cinquième personnage de la pièce. C’est elle qui fait avancer les personnages sur le chemin de leur libération, de leur réconciliation avec eux-mêmes.

Propos recueillis par Agnès Santi

Le ciel est vide d’Alain Foix, mise en scène Bernard Bloch, du 2 au 19 octobre au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, 93100 Montreuil. Tél : 01 41 72 10 35.

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