Le rond pain du théâtre

 

Théâtre du Rond-Point, Golgota Picnic. La multiplication des pains : des tranches de hamburgers jonchant la scène. Je compte et, selon mes calculs rapportant la surface couverte à celle, moyenne de chaque morceau: 25 464, 73 pains ronds par soir, écrasés, piétinés contre la piété.  Soit 229 162, 57 petits pains en 9 représentations. Mon cœur se soulève et je m’interroge. Non pas cette bouche en gros plan qui déglutit et laisse couler le long des lèvres cette pâte de pain et de viande hachée gluante et jaune qu’elle vient de mâcher. Non pas ces vers de terre grouillant dans un empilement instable de tranches de pains en forme de triple hamburger sur lequel on épingle l’étiquette Babel. Non pas ce burger vertical en gros plan dont on découvre qu’il est le sexe de la comédienne assise, jambes écartées devant la caméra. Même pas ce corps du Christ étendu sur le visage duquel on vient écraser des kilos de viande hachée préalablement passée dans une moulinette filmée, encore une fois, en gros plan. Non pas ce texte scandé en espagnol sous-titré en français qui dit dans une prose qui ne manque pas d’éclat des choses entendues, des choses qui se dégueulent dans une logorrhée dans laquelle des morceaux de vraie intelligence et de pertinence, d’humour et de justesse, le disputent à des banalités et des naïvetés sans nom. Non pas ces images décoiffantes d’une femme (ange déchu en noir au début, puis ange blanc à la fin) tombant du ciel en vol libre dans les harmoniques du vent projetées à pleine puissance par les haut-parleurs. Encore moins ce corps massif et rond d’homme moyen, d’une banale laideur, corps blanchâtre, mou et mat qui joue nu, bellement, image surréaliste, sur le corps noir, brillant, somptueux, d’un piano à queue. Il joue les Sept dernières paroles du Christ sur la croix de Haydn, clôturant la pièce dans une longue agonie, un Golgotha musical d’une bonne demi-heure dans un silence faisant mur où s’écrivent note à note des lamentations s’élevant peu à peu de ce corps de chair épaisse vers des sommets de spiritualité. Et ce faisant, l’œuvre finit comme en contrepoint de ce qu’elle a commencé. Comme si l’artiste dénonçait lui-même ses contradictions et ses impostures tel un moine de Bataille se mettant en scène dans une pièce sacrée-salée.

Non, le malaise que je ressens (cette odeur de pain qui me retourne le cœur et m’agite au-delà du conscient, de l’esthète qui juge les beautés et les faiblesses d’une œuvre) s’apaise étrangement dans le déplacement inattendu de deux jeunes femmes (sans doute catholiques pratiquantes) qui se lèvent dans le noir et descendent en bord de scène prélever comme deux pies volant l’impie, deux morceaux de pain pour s’en retourner s’asseoir sagement, sans mot dire. C’est le plus beau moment du spectacle qui n’est pas le spectacle lui-même. Elles ont dit en silence, en belle intelligence, ce qu’elles avaient à dire : le sacré est le pain. C’est ce que mon corps tout entier, mon inconscient, avait à dire, moi qui me dis agnostique. Et alors ? La morale dont nous sommes pétris, moi-même autant que cet artiste se dépêtrant comme un adolescent, jeune animal pris dans un filet, est efficiente. Elle est dans l’ADN de notre culture, qu’on soit laïque ou chrétien, qu’on croie au ciel ou qu’on n’y croie pas. Ce n’est pas un spectacle quelle que soit sa qualité qui changera ça. Ces deux pies voleuses volent au-dessus de tout ça. Alors, beaucoup de bruit pour rien ? Oui, sans doute de part et d’autre. Pour un croyant modéré, pas de quoi fouetter un chat. Sade, Diderot, Voltaire, Nietzsche ou même Freud ont lancé des scuds bien plus efficaces car d’intelligence et de raison contre les dogmes de la religion. La provocation dont ils ont fait preuve étant une conséquence de leur pensée se frayant un chemin de vérité, et non un but. Ce spectacle-là, tout au contraire, utilise le savoir-faire indéniable d’un artiste comme outil de provocation. Là est le malaise. Il n’y a pas seulement de la naïveté baignée d’outrance dans ce spectacle, mais de la fausseté, de la manipulation, de l’inauthentique. Tous les grands artistes qui ont fait scandale et sont entrés dans l’histoire l’ont fait par une nécessité impérieuse, intrinsèque, de changer les codes de l’écoute et de la vision alliés au sentiment de la beauté et du sublime pour trouver des chemins d’expression nouvelle. Ces changements esthétiques font par eux-mêmes des victimes collatérales dans le champ social de la religion et de la politique. Mais la force d’inertie et de récupération de la société est telle qu’une fois refermées les cicatrices d’un Picasso, d’un Schönberg ou d’un Brecht sur la peau de la culture, celles-ci deviennent intouchables et sont les scarifications de sa fierté. Alors, bien-sûr, pour qu’advienne de nouveau ce possible, il faut laisser libre l’espace de la création, et on ne peut reprocher aux programmateurs, quels qu’en soient les conséquences esthétiques, morales ou politiques, de prendre le risque de la création. C’est leur mission et leur honneur.

Cela dit, ce qui s’est passé sur la scène du Rond Point et a créé un tel « buzz » médiatique, ne trouve à mes yeux qu’un point de vérité dans toute cette mascarade. Cette vérité est dans l’œuvre même, toujours ; sur la scène, le pupitre ou le tableau. Dans ce qu’on peut appeler le contenu de vérité d’une forme esthétique. C’est pour cela qu’on a tant besoin de critiques qui sont de la médecine de l’art : ils ne font ni sa maladie, ni sa santé, mais font des diagnostics et font parler ses symptômes. Ils manquent cruellement dans nos journaux qui laissent plus d’espace à l’événement qu’à la chose même. Oui, il y a une chose en laquelle Rodrigo Garcia est juste et vrai : il se pose de manière masochiste comme antéchrist esthétique et dit en même temps que le Christ est un charlatan qui a réussi. Le premier portant à sa manière les qualités de celui auquel il s’oppose, comme l’ange noir à l’ange blanc, devient ainsi touchant dans cet aveu. Et c’est peut-être bien ce charlatanisme avoué publiquement et mis en scène par l’artiste lui-même qui donne à cette œuvre toute sa qualité.

 

Alain Foix

 

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