Des chiffres et des êtres

Voici un article que j’ai écrit en 2005 et qui est d’une actualité encore criante:

Voici venu le temps crépusculaire où l’esprit de géométrie comme disait Pascal, annonce la défaite de l’esprit de finesse. Les philosophes se terrent tandis que règnent géomètres et statisticiens d’une pensée guerrière, pensée glacée figeant l’individu dans les catégories où ils deviennent mobilisables. C’est l’ère de la pensée abusive des généralisations, des identifications factices. Etes vous ceci ? Etes vous cela ? Cochez ici et regardez en fin de page (c’est écrit à l’envers), vous saurez qui vous êtes. Signez, vous êtes engagé.

Où sont passés les philosophes ? Face au silence de ces derniers, certains hâbleurs mondains s’érigent en penseurs du monde et des statisticiens échappant au contrôle de la raison apportent leurs solutions frappées au coin du sens commun, estampillées par l’évidence du chiffre. Et l’on entend alors clamer du ciel des idées vides que seule la statistique peut lutter contre les discriminations. Et l’on nous dit sans sourciller : qu’importent les mots pourvu qu’on ait les chiffres, à bas la sémantique et soyons pragmatiques, dissocions la forme et le fond. Le mot discrimination positive blesse l’oreille ? Qu’importe ! puisque monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, on peut bien faire ces choses sans le dire. D’ailleurs le chiffre peut remplacer le mot puisque la chose existe sans le mot qui désigne.

« L’ennui, glisse timidement le philosophe sorti de sa caverne, est que celui qui désigne c’est l’homme, et la statistique a bien besoin de désigner pour comptabiliser ». La sémantique ! encore un truc de philosophe, un truc à couper des cheveux en quatre. Alors, rasons les donc! boules à zéro sur le boulier des crânes. Ce n’est pas compliqué : un noir est un noir, un juif est un juif, un arabe un arabe, un blanc un blanc, un chat un chat. Maintenant qu’on a les unités rasées de toute singularité, on peut compter, pas mélanger les torchons et serviettes.

Voilà que notre philosophe s’enhardit et revient à la charge : « additionner, c’est soustraire, dit-il, c’est même diviser. Car pour additionner des humains ou toute autre chose, il faut les séparer. Or les humains ne sont point des choses. »

Du coup, le statisticien se fâche car il est de bonne foi et croit bien faire. Il ne voit pas que la solution préconisée est de même nature que le problème qu’il entend combattre. Il suffirait, pense-t-il de s’auto désigner pour régler le problème de la désignation par l’autre. Où sont les Sartre pour expliquer ce que se désigner veut dire ? Lui faire voir clair dans ce grand jeu de dupes. Lui rappeler  qu’à Auschwitz la défaite de l’humain commença par l’auto désignation, c’est à dire la soumission, l’abdication de soi en vue d’une comptabilité fermant les portes de l’espoir. Où sont nos Barthes pour signifier que la sémantique c’est du sang tout autant que du sens, nos Foucault et Deleuze pour rappeler que le pouvoir et la loi passent par la surveillance et la marque sur les corps ?

Cet outil statistique qu’on préconise du haut de ce ciel vide, semble une machine célibataire, comme un « marteau sans maître » d’autant plus efficace que s’absente la main qui le tient.

Kafka n’est pas bien loin. Où est le projet politique ? Qui gère cet outil statistique ? Comment l’utiliser si (ce qu’à Dieu ne plaise) il devenait opératoire ? On oublie de nous le dire. La statistique est une chose bien trop sérieuse pour la laisser aux seules mains des statisticiens.

Et en ces temps crépusculaires, des noirs sortent leur CRAN d’arrêt. Puisqu’on les a désignés noirs, que le noirceur devienne leur uniforme. Voilà la symétrie rêvée par la pensée géométrique. S’affirmer noir, renforcer sa noirceur pour obtenir les droits refusés aux noirs à cause de leur noirceur. Tel est le paradoxe qui ferme le cercle vicieux. Comment sortir de ça sans une pensée critique ? Une pensée dénonçant par la sémantique même l’état de sédimentation des esprits pétrifiés par d’épaisses couches d’histoire.

En ce même temps, des historiens soulèvent toute la cendre et les fers d’esclavage cachés sous le tapis empire et mettent à jour une vérité sur l’Empereur. Hegel le voyait passer à Iéna comme « l’esprit du monde à cheval », un particulier, un singulier portant l’universel en marche. Le philosophe aurait eu tort ? Certes, à vouloir incarner, comme on fait encore aujourd’hui, la marche de l’histoire dans une personne, il en a occulté les ombres inavouables, nauséabondes. Il faut admettre que l’histoire est comme l’individu, elle a plusieurs facettes. Le rôle de l’historien alors rejoint celui du philosophe : distinguer et individualiser sous peine d’être un idéologue forgeant en sous-main la raison de guerre et la pensée comptable. La distinction, voilà la chose. Elle s’enracine dans le sujet et dans l’individu. Elle est à la source même de la pensée européenne. Pensée qui dans son flux premier pose le sujet comme fer de lance de toute pensée. Ce « connais toi toi-même » de Socrate qui signifie que là est le travail jamais fini, chemin qui ne mène nulle part sinon à l’autre en soi, serait battu par le « désigne toi » ? Ce sujet, pierre de pensée que Descartes sortit de sa gangue, que Spinoza tailla, que Leibniz et Diderot mirent en lumières comme prisme aux mille facettes insaisissable en un regard, que Kant porta au sublime et Goethe sertit dans l’ombre, serait à jeter comme pierraille d’Intifada en monticules  d’identités massées et comptabilisées ? Impensable. Comment mesurer l’homme et le peser ? Dans quelle balance sinon celle d’une potence? Mais la potence, disait Hugo, « est une balance qui a  un homme à un bout et toute la terre à l’autre. Il est beau d’être l’homme ».

En cette balance, l’individu est le Tout-monde. Voilà son unité. C’est pour cela que lorsqu’on veut  poser son pied en terre de Martinique là où s’élève de nouveau la pensée du monde, il faut tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de désigner les hommes comme pierres qui roulent de charybde en scylla, de rocaille à racaille, hors du flot agité de leur histoire.

Où sont nos chercheurs d’or, de pierre philosophale, pour expliquer que ce qui nous vient à l’aval nous revient de l’amont ? Que dans ce flux de matière, de mouvements et de sédiments qu’est notre histoire, l’individu doit être saisi avec prudence et distinction dans le tamis de la pensée ?

Alain Foix

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