Les dieux du stade anal

J’ai chaussé mes premières pointes de sprint au stade de Bondy. C’était un pauvre petit stade en cendrée  à peine plus plat qu’un champ de patates, bordé d’une tribune de guingois sous laquelle se trouvaient les douches et les vestiaires avec son habituelle ambiance virile parfumé d’effluves amoureuses émanant des vestiaires des filles jouxtant ceux des garçons. De l’autre côté de la piste, l’espace non mixte du terrain de football d’où nous provenaient des cris, des invectives et des injures. Ce stade est situé près du centre de la ville, de l’autre côté du canal de l’Ourcq et de la nationale 3 qui coupe Bondy en deux. Au nord, les quartiers aujourd’hui dits sensibles, au Sud le lycée, les administrations, les zones pavillonnaires, la gare. Nous venions du Nord, Aziz, Ali, les frères italiens Enzo et Vincent P., Michel W. (un colosse blond, ancien chef de bande redouté de tous), Martial (un Martiniquais mutique et ceinture noire de karaté) et moi. Nous y rencontrions tous ceux qui venaient du centre et du Sud, notamment un certain Jean-Claude S., poète adolescent de son état, fils du concierge du collège d’à côté. Est-ce son humour élevé sur son adoration de Rabelais, son allure de barde gaulois sautant allègrement, cheveux blonds au vent, au-dessus d’une barre  placée à deux mètres de hauteur dans un style inénarrable et en fosbury flop, ou la présence à ses côtés de sa magnifique sœur aux yeux d’or et aux jambes de gazelle, qui déclenchèrent une immense sympathie et une amitié immédiate ? Toute cette bande hétéroclite se retrouvait à l’échauffement courant à petits trots autour du stade et conversant comme autour d’une tasse de thé. Aux abords du terrain de football, les cris et invectives, les disputes incessantes des footballers nous faisaient sourire d’un sourire entendu. « Pauvres ploucs » entendis-je dire un jour. Nous le pensions très fortement. Nous avions, je dois l’avouer, un fort sentiment de supériorité, nous qui en silence, l’un dans sa cage de lancers, l’autre sur son aire de saut, et moi dans mes starting-blocks face à mes dix rangées de haies, perfectionnions notre geste pour la seule beauté et l’efficacité du geste. Pas de faute à rejeter sur l’autre, pas de triche, pas d’à peu près, pas de hasard, juste le geste, sa justesse ou son erreur. Juste nous même face à nous même et notre entraîneur. Répéter, toujours répéter le geste. L’affiner pour trouver son eau comme il se dit d’une pierre précieuse. Nous nous sentions au-dessus de cette boue dans laquelle des garçons aux pattes courtes et shorts longs se chamaillaient. Les seigneurs du stade en quelque sorte. Nous travaillions la grâce, ce « je ne sais quoi » qui faisait notre distinction, notre noblesse. Et, pour marquer cela, entre deux séries d’efforts, nous sortions parfois ostensiblement nos livres de littérature et de philosophie pour les potasser à l’ombre des gradins. Nous n’aimions pas le football. Non pas le sport en soi, mais ce qu’il exprimait comme vulgarité, comme bassesse, l’esprit de gagne pour la gagne, et déjà l’esprit mercantile qu’il apportait sur le stade. On y entendait parler d’argent et cela nous choquait nous dont le sport à l’époque n’était qu’affaire d’amateurs du plus bas au plus haut niveau mondial.

L’athlétisme pour nous était une école de vie, un terrain de construction d’adultes et de citoyens en devenir. Toutes les composantes sociales de la cité s’y retrouvaient et notre sentiment de noblesse n’exprimait pas celui d’une caste, d’une classe ou d’un clan, mais celui d’un esprit, d’un goût partagé pour  la beauté, la poésie et pour  l’intelligence du geste humain. Le phénomène hooligan appartient à l’esprit du football, non à celui de l’athlétisme ou du rugby, autre sport noble que j’ai pratiqué. Je dis noble pour dire désintéressé, au-dessus de la vulgate de l’argent, du chauvinisme ou du nationalisme. Le football en cela représente tout ce que je déteste : la flatterie des plus bas penchants humains. Non pas sport populaire, mais populiste. Pourrait-il en être autrement ? Bien-entendu. Mais c’est au plus bas niveau que cela doit commencer, à celui de la formation de base. Les responsables ne sont pas les gosses qui jouent mais leur encadrement. Je  me souviens qu’au Paris Université Club notre entraîneur nous vouvoyait et parlait un langage châtié, presque précieux. Sans aller jusque là, l’apprentissage du respect de l’autre, de la morale du sport et du respect absolu des règles, y compris langagières, me semble la base de tout encadrement sportif. Or il suffit de mettre le pied sur un terrain de football pour comprendre, en entendant parler les entraîneurs, qu’on est loin de la noblesse du geste sportif. Ce qui arrive aujourd’hui à l’équipe de France qui se met à ressembler à son public n’est qu’une conséquence  du manque de respect du sport comme art. Art au sens du XVIe  siècle, ou à celui de Malraux rapporté au geste sportif : « Le sens du mot art est tenter de  donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux.  » Les footballers de haut niveau ont pu jusqu’au tournant des années 80, porter cet esprit là dans la représentation sociale car ils étaient encadrés par des dirigeants qui avaient une certaine conscience de la force symbolique du comportement de leurs sportifs. Mais dès lors qu’un Président de la République ou encore l’ensemble des médias se permettent de parler comme un hooligan, les verrous sautent. Le journal l’Equipe en est un bel exemple. Le rôle d’un grand média est-il de rapporter tel quel et d’étaler en pleine page des mots grossiers sortis des urinoirs d’un vestiaire ? Est-ce de l’information ? On n’aurait pas pu imaginer cela il y a encore quelques années. Non, monsieur Finkielkraut, ne vous déplaise. Ce n’est pas un problème de cités, mais celui généralisé du populisme et de la vulgarité générale dont l’exemple est donné au plus haut, qui fait la déliquescence de la nation française dont l’équipe de France n’est que le porte drapeau. Nous sommes aujourd’hui dans une grande mascarade, c’est-à-dire le lieu où sans distinction se confondent le haut et le bas, le cul et la tête. Alors, retravaillons s’il vous plaît et pour le bien de notre société toute entière cette dimension de la distinction qui fait la noblesse du sport et par extension celle des peuples qui la pratiquent.

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