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Comédie Française Versus MC 93

In Chronique des matins calmes on 7 octobre 2008 at 11:22

font de scène du théâtre national de Timisoara

front de scène du théâtre national de Timisoara

Sur le front de scène du Théâtre National de Timisoara (TNT), où je me trouve actuellement, là où est né à coups de fusils et dans un bain de sang, la révolution roumaine de 1989, il est inscrit ce mot aux connotations guerrières : Venisti, vedisti, advisti, autrement dit « vini, vidi, vici », je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Le théâtre a toujours quelque chose à voir avec la guerre ou avec la politique. Le mot est dur de prime abord mais il est juste même en temps de paix. Venir, voir et vaincre c’est sans doute le mot de passe secret de tout spectateur lorsqu’il va au théâtre. Venir pour voir, vaincre en ayant vu. Vaincre quoi ? Ses peurs, ses angoisses, ses doutes, dans les rires et dans les larmes, dans l’émotion ou l’agacement. Car ce qu’on vainc ici au théâtre, c’est soi-même. On n’y vient pas pour dormir mais pour se secouer. On prend un risque toujours, et le prendre c’est gagner, c’est passer le Rubicond. Seulement il y a des Rubicond qui ont des allures d’Amazonie. Passer la porte d’un théâtre, c’est simple pour tous les Césars qui s’ignorent. C’est beaucoup plus complexe pour ceux qui doivent d’abord passer la douve symbolique et sociale de ce qui se présente souvent comme un château-fort au pont levis levé. On sait tous ça lorsqu’on habite dans la banlieue. C’est pour cela justement que sont nées les Maisons de la Culture qui autrefois étaient gérées par des associations ouvertes aux utilisateurs et à la société civile. Si elles ont en grande partie échoué du fait qu’elles ont abandonné une part de la mission essentielle d’action territoriale que leur avait confié André Malraux (dont je rappelle qu’il a passé une grande partie de son enfance à Bondy-93), il n’en reste pas moins que dans le paysage où elles ont été fondées, ces « cathédrales de la culture » ont imposé leur marque et, au fil des ans, gagné peu ou prou du terrain cultivé dans la jachère de la banlieue. Certes, le bilan est loin d’être suffisant et il y a beaucoup à imaginer dans le mode de programmation et d’action publique pour rendre ces forteresses accessibles à tous. Mais ces maisons ont leur fonction ne serait-ce qu’emblématique et de ce point de vue elles font l’objet d’une appropriation symbolique par la population, même celle qui n’y a jamais mis les pieds. Une église concerne aussi les non croyants et les non pratiquants. Le très regretté Bernard Birsinger, ancien maire de Bobigny aujourd’hui décédé, me dit un jour que la fonction culturelle de la Maison de la Culture dépassait largement le nombre de ses spectateurs. En effet, le public n’est pas seulement le nombre de spectateur mais l’ensemble d’une population concernée par l’existence d’un lieu vivant.

J’ai grandi à l’ombre de cette institution car Bobigny n’est qu’à quelques kilomètres d’où je vivais à Bondy. Et je puis affirmer que la MC 93 a énormément compté dans mon esprit même si je n’y étais jamais allé de moi-même avant un âge avancé. Une seule fois, même une sortie scolaire, suffit pour être marqué à vie. C’est pour cela que je défendrai toujours bec et ongles l’existence de ce lieu à Bobigny et la hauteur où il place l’exigence artistique. Mais que dire du fait qu’on veuille en haut-lieu faire de la MC93 la coquille d’une succursale de la Comédie Française ? Les arguments que je viens d’avancer ne sont-ils pas susceptibles de se retourner contre cette maison même dont je défends l’existence ? On pourrait en effet m’objecter que la présence de la Comédie Française en banlieue est hautement symbolique et constitue un acte politique fort signifiant le respect dû à ce territoire. La Comédie Française à Bobigny n’est-ce pas comme Science-Pô qui prend pied au lycée de Bondy ou la maîtrise de Radio-France en ce même Bondy ? Oui, justement. Beaucoup se souviennent encore des fameux Petits Ecoliers Chantants de Bondy rivaux laïques des non moins célèbres petits écoliers à la Croix de Bois. Sans doute la maîtrise de Radio-France a-t-elle pris la place laissée vacante par leur quasi disparition. Le fait que la maîtrise de Radio-France soit présente sur ce territoire est très important car elle va contribuer à drainer et révéler des talents locaux, tout comme les écoliers chantants.

Théâtre de Timisoara, une présence, une perspective irremplaçables

Théâtre de Timisoara, une présence, une perspective irremplaçables

Mais ce faisant, il y a comme une perte d’identité. Une équipe nationale n’aura jamais l’impact social collectif d’une équipe locale en termes de cohésion territoriale. Et Sciences Pô donc ? Eh bien parlons-en. Je pense qu’il s’agit du même phénomène, mais en pire. Ancien lycéen de Bondy, je me souviens que beaucoup de mes camarades rêvaient d’entrer à Sciences Pô. Il suffisait d’une mention Bien. Beaucoup y sont parvenus. J’en connais aussi qui sont entrés à Polytechnique et dirigent maintenant de grosses sociétés nationales. Que s’est-il donc passé entre mon adolescence et aujourd’hui ? Tout simplement la faillite d’un système dont l’école est la face émergée de l’iceberg. La douve s’est creusée entre l’institution et le public. La mise en réserve de toute une population d’immigrés, le parcage et puis le phénomène de garderie. On laisse les enfants à l’école pour aller travailler. L’Etat a abandonné ces territoires, les enseignants se sont trouvés en position de colons délaissés par leur métropole et sans moyens suffisants. Mettre science Pô au lycée de Bondy « sauvera » symboliquement quelques individus, et l’Etat pourra faire ses comptes. Mais cela ne règlera rien du problème de fond qui est social et politique. J’ai bien peur que la présence de la Comédie Française à Bobigny relève du même procédé. Présence symbolique de l’Etat mais déni du territoire. Or ce qui a fait entre les années 60 et 80 la particularité et la fonction des établissements de la décentralisation, est qu’ils avaient à leur tête des directions censées gérer un mode de relation approprié avec la nature du territoire. Cela ne voulait pas dire qu’on devait faire de la culture à la carte, mais que la proposition de diffusion et d’action de qualité devait être à l’écoute du territoire, de ses rythmes et des couleurs spécifiques de son langage. On reproche à la Mc 93 de ne pas faire de hip-hop ou une diffusion artistique au rabais en fonction du public. C’est non seulement une absurdité mais une injure à ce public même qui s’il le désire peut trouver aujourd’hui de multiples lieux pour ce type de spectacles. C’est ce qu’on appelle le maillage territorial qui fut mis en place par le Conseil Général du 93 qui consacrait une partie non négligeable à la culture. Alors, partant du constat erroné en grande partie que la MC 93 a failli dans ses missions parce qu’il n’a pas fait de culture populaire, on veut la remplacer par une institution qui, avec tout le respect que je lui dois, le moins qu’on puisse dire ne se présente pas comme populaire. D’ailleurs, ce n’est pas sa mission. Celle de la Comédie française est irremplaçable. Celle de la MC 93 aussi. Les grands cuisiniers qui nous dirigent se sont-ils mis en tête de faire des œufs au plat dans un chaudron ? Faire de la bonne cuisine c’est utiliser les outils appropriés. Mais j’admets que l’action culturelle et l’esprit premier de la décentralisation a failli et que le réseau des scènes nationales se transforme peu à peu en réseau de distribution nationale des mêmes produits pré-formatés à partir de Paris. Faut-il parce qu’une belle idée a failli parce que trahie par les errements politiques, l’abandonner ? Parce que l’école publique est en difficulté pour des raisons politiques, la remplacer par des écoles privées ? Parce que le Parti socialiste est par sa faute en difficulté le remplacer par l’UMP ?

Je pense que l’intelligence politique comme l’intelligence tout court est de savoir user de tact, faire des nuances et adapter la pensée et l’action au contexte qui se présente. Je ne veux pas que la MC 93 soit remplacée par la Comédie Française parce que je respecte l’une comme l’autre et chacune à sa place où elles sont nécessaires. Je ne veux pas de cette uniformisation de l’art et de la culture qui a pour conséquence de tuer ce qu’ils supposent d’appareillage critique, de progrès humain et d’émancipation au cœur du spectateur.

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