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Archive pour 2012|Page d'archive annuelle

Mozart et le tambourin indien

Dans Pas de catégorie le 14 février 2012 à 8:18

Voici le texte de ma communication du 13 février à la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration

Dans le cadre du colloque

Quelles politiques culturelles pour les départements d’Outre-mer

Sujet: La Création et la diffusion artistique en Outre Mer à l’épreuve de l’identité et de l’isolement

 

« Toutes les civilisations ne se valent pas. »

Un mot qu’on pourrait mettre dans la bouche d’un cannibale comparant la chair d’un missionnaire français avec celle d’un anglais.

Lorsqu’on voit tous les trésors de civilisations dont s’est gavé l’occident pour enrichir la sienne, on peut comprendre.

 

Et au philosophe officiel de renchérir sur France Inter « Ben oui, il faut bien admettre qu’entre Don Giovanni de Mozart et un tambourin Nambikwara, il y a une différence ».

Ben oui, entre les torchons et les serviettes aussi. C’est celui qui les confond qui est le rustre. Viendrait- il à l’idée de ce même philosophe de comparer la musique et la danse sacrées de la cour royale de Bali avec les tambourins poitevins, basques ou auvergnats ?

 

De quoi parle-t-on et d’où parle-t-on ?

Comparer sa civilisation à celle des autres suppose en préalable qu’on connaisse bien la sienne.

Lorsqu’on est philosophe, comment ignorer la dialectique historique de Hegel qui inscrit les renversements de l’histoire dans le mouvement des civilisations ?

Comment ignorer la distinction entre le diachronique et le synchronique dont parle Levi Strauss pour distinguer l’état présent d’une civilisation et les divers moments de son histoire ? Comment gommer d’un trait sa notion d’entropie et faire l’impasse sur la constatation de Valéry qui dit qu’il faut bien admettre que les civilisations soient mortelles et que leur principe est le vivant, c’est-à-dire le mouvement ?

 

Elles meurent comme les hommes mais contrairement à eux, la décomposition précède la mort. Aujourd’hui on ferait bien de s’intéresser à l’état de santé de la nôtre qui permet de dire de telles absurdités au plus haut sommet de l’Etat.

Comment ignorer l’apport des Lumières qui au sein même de notre civilisation ont apporté le regard nécessaire permettant de comprendre l’autre dans son humanité distincte et cependant universelle ? Qui ont montré qu’il fallait savoir sortir de soi pour rencontrer l’autre.

 

Dans son « Complément au voyage de Bougainville », Diderot prenant l’exemple d’un missionnaire à Tahiti voulant convertir ce qu’il pensait être des sauvages, montra que pour apprendre à l’autre, il faut aussi apprendre de l’autre.

 

Comment enfin ignorer le principe d’Heisenberg  qui dit qu’on ne peut connaître l’objet qu’on cherche à saisir absolument puisqu’en le saisissant on inscrit en lui notre propre savoir qui est par nature limité à nous-mêmes et à notre système de connaissance ?

 

Emettre un jugement de valeur entre civilisations est impossible dans la mesure où c’est toujours à partir de la nôtre qu’on raisonne. On peut seulement tenter d’engager le dialogue.

Et dieu sait si le dialogue entretenu par force ou par nécessité avec les autres civilisations a contribué à enrichir la nôtre.

 

Le grand problème de notre société, n’est pas qu’il y ait des ignorants, ce qui est le lot de toute civilisation. Mais que des ignorants soient au pouvoir ou pire encore, qu’en toute conscience on donne pouvoir aux ignorants pour conforter son propre pouvoir.

 

Suis-je si loin du sujet à traiter ? J’ai bien peur hélas que non.

Car le grand problème de la diffusion et de la création est lié à la question du pouvoir et de ce que le pouvoir veut faire entendre par culture, par diffusion de la culture, par art et par création.

 

Tant que cette base n’est pas clarifiée, on aura beau jeu de s’indigner contre les sorties d’un ex-ministre de l’Education qui se dit philosophe et qui reprend à peu de mots près, au XXIe siècle, les mots de son ancêtre colonialiste Jules Ferry.

 

Tant que cela n’est pas clarifié, on ne pourra voir venir que d’un mauvais œil de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane ou de la Réunion, un envoyé de l’Etat venant porter l’art et la culture.

La question de la diffusion et de la création en outre-mer reste empêtrée dans cette question coloniale.

 

Tant que cette question ne sera pas clarifiée, tant qu’on confondra culture, us et coutumes, art, tradition et création, on restera empêtré dans cette question de la relation entre pouvoir politique, art, civilisation et culture.

 

Tant que cela ne sera pas clarifié, ce qu’on appelle scène nationale en outre-mer, sera aux scènes nationales métropolitaines ce que le franc CFA était au franc.

 

Parce que tant qu’on continuera à mélanger les torchons et les serviettes, on fera le jeu des sectarismes voire des intégrismes identitaires qui veulent tout sauf la reconnaissance de la liberté individuelle de l’artiste et celle de l’autonomie de l’art et de la création. C’est-à-dire au fond à l’expression individuelle de l’artiste comme expression de la liberté de tous. Et il est un fait politique que de tels intégrismes politiques servent le pouvoir des deux côtés.

 

Comparer le tambourin Nambikwara  à Don Giovanni de Mozart c’est en réalité ne pas reconnaître que l’un et l’autre ont des fonctions différentes dans la société où ils sont joués. C’est en réalité ne pas reconnaître la fonction sociale de l’art.

 

Comparer le jeu du tambourin à l’œuvre de Mozart, c’est ne pas reconnaître tout un pan de l’histoire de l’Occident et de notre civilisation qui comme d’autres mais différemment ont fait émerger un art savant qui tout en s’alimentant de l’art populaire, a créé sa dimension propre passant par l’écriture, à savoir par l’individualisation de l’auteur et de l’artiste.

 

Et ce n’est pas parce qu’on crée une agence de diffusion culturelle de l’Outre-mer qu’on résoudra nécessairement le problème.

Parce que le problème n’est pas de qualifier ou de singulariser une identité culturelle. Parce que la résolution du problème n’est pas dans le fait de créer et développer des identités communautaires. Bien au contraire.

 

La question qui se pose au cœur d’une politique culturelle devrait être à mon sens quelle est la fonction de l’artiste dans telle ou telle société, et en quoi l’artiste peut contribuer à développer à la fois la culture dans laquelle il se trouve et l’ouverture et le rapport au monde des individus qui y sont confrontés. Et en quoi finalement l’Etat et la collectivité peuvent par leur pouvoir y contribuer.

 

C’est cette question-là qui devrait être au cœur des préoccupations d’un directeur d’une scène nationale. C’est avec celle-ci et missionné par l’esprit de Malraux qui a présidé à la création de telles structures, que j’ai pris dans la fin des années 80 la direction de la scène nationale de la Guadeloupe.

 

En tant qu’ethnologue ayant étudié les cultures de la caraïbe et en tant que philosophe ayant étudié l’histoire de l’art et les questions spécifiques de la création artistiques contemporaines, mais aussi en tant qu’artiste moi-même, il ne faisait aucun doute qu’une scène nationale en Guadeloupe a ses spécificités liées au terroir. Mais aussi au même titre que celle de Poitiers qui doit prendre en compte les dimensions propres du paysage humain où elle s’inscrit.

 

Mais la grande différence, c’est qu’autour de la scène nationale de Poitiers existe le Festival des arts traditionnels de Confolens, le Centre de musique et de danse traditionnel et la Fédération des associations de musique et de danse traditionnels de Poitou-Charentes, le pôle régional des musiques actuelles, une plate-forme interrégionale d’échange et de coopération pour le développement culturel, des conservatoires et écoles de musique et de danse, des centres dramatiques, des musées et centres d’Art contemporain, et j’en passe.

 

D’où la confusion. J’ai perçu que l’on me demandait de prendre le tout dans ma mission, c’est-à-dire déroger à la mission nationale dévolue aux scènes nationales qui est la création et la diffusion du spectacle vivant contemporain.

Sur un territoire tel que celui-ci, le manque de maillage des structures culturelles, porte inévitablement à la confusion des genres.

 

L’autre problème qui renforce cela est l’isolement. Comment aider les artistes locaux et le public (cela va de pair) à développer leur perception et leur savoir-faire si on ne crée pas des ponts de diffusion leur permettant d’avoir accès aux œuvres contemporaines dans leur multiplicité et leur variété ?

Ces ponts, outre la nécessité d’accès à la diffusion nationale et internationale qui est une des missions d’une scène nationale, et je m’y attachais, il fallait les mettre en place au niveau interrégional. Ce que nous avons commencé non sans mal avec la scène nationale de la Martinique et Fanny Auguiac, en créant des échanges entre nous, mais aussi avec l’ensemble de l’arc caraïbe (Haïti, Sainte-Lucie, Porto-Rico, Dominique…). Mais c’est un travail de titans mené contre vents et marées et parfois contre de grandes réticences.

 

La question reste celle-ci. Si on ne met pas en œuvre une vraie politique culturelle propre à créer un véritable échange entre publics et entre artistes, comment intégrer réellement ces outre-mer dans l’unité d’une nation une et indivisible ?

 

Le communautarisme culturel vise aujourd’hui à donner du rap aux jeunes de banlieue, du Mozart et de l’art contemporain aux classes moyennes cultivées, de l’outre-mer à l’outre-mer. C’est-à-dire à aller à l’opposé même de la vision d’un Malraux qui pensait la mission de l’Etat et des collectivités comme celle qui consiste à créer un dialogue personnel entre l’œuvre et l’individu, c’est-à-dire le citoyen à part entière.

 

Créer les conditions d’un véritable développement et d’un véritable échange pour l’outre-mer ne serait-ce pas, tout en respectant, voire développant la donnée culturelle et spécifique locale, créer les conditions d’une véritable mixité et de rencontre des publics et de leurs horizons culturels.

Si Césaire fut Césaire, n’est-ce pas du fait qu’il a pu produire un dialogue universel entre Shakespeare et lui-même comme porteur d’une dimension singulière ?

Peut-on comparer Césaire à un conteur de veillées antillaises ?

Vous admettrez qu’une telle comparaison serait parfaitement imbécile. A la fois en termes de degrés et en termes de nature.

Alors laissons les scènes nationales faire leur travail spécifique de diffusion et de création quitte à les adapter au cadre dans lesquels elles agissent, et développons autour d’elles les conditions et structures locales, régionales et nationales de développement et d’échange culturels.

 

 

 

 

LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

Dans 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements le 20 janvier 2012 à 12:58

LA DANSE, THEATRE ABSTRAIT

Alwin Nikolais, Tensile involvement

Danse et stylisation

Les anthropologues nous ont montré depuis Marcel Mauss, en passant par Franziska Boas, Marcel Jousse, Ananda Coomaraswamy, Michel Leiris ou encore Jean-Michel Guilcher, que la danse est d’abord, dans sa fonction communautaire,  une stylisation des gestes quotidiens. Cette stylisation est donc une extraction de gestes à partir d’un substrat commun, connu et reconnu par tous.
C’est une abstraction qui dans son effectuation ne se sépare pas de l’élément dont elle est tirée, mais au contraire y renvoie avec force en reliant par le geste l’ensemble de la communauté d’où est issu le mouvement.  C’est la fonction de communication de la danse comme mise en commun (le premier sens donné à ce terme par des économistes du XVe siècle.). La danse est donc dans son abstraction même, partage.
Alors le signifiant de la danse renvoie à un signifié qui se lit dans le corps de tous et de chacun. Et si le danseur par son mouvement écrit sur le corps de sa communauté c’est parce qu’il est en lui-même un corps partagé. C’est un ferment de construction et de consolidation de l’unité humaine telle que chaque peuple, chaque culture se la représente pour elle-même. « Montre moi comment tu danses, je te dirai qui tu es. »
Mais la danse renvoie aussi à l’énigme de l’homme, sa complexité. Elle dessine bien un mur de clôture de la Cité sur elle-même, mais ce mur en son fondement renvoie à la complexité, l’énigme et le mystère existentiels.
« C’est sur les pas des premiers danseurs que fut construit le labyrinthe » écrivit Bataille dans Les larmes d’Eros.
La danse fait signe, mais c’est un signe qui se désigne lui-même. Qui ne renvoie à rien d’autre que lui-même, c’est-à-dire à l’homme comme un miroir énigmatique où il se reconnait en même temps qu’il se questionne.
Elle prend appui sur le signifié, le corps de tous, mais elle s’en sépare en même temps. Elle déploie un sens, non pas une signification, non pas un vouloir-dire. Mais un sens qui se délivre comme celui d’un poème : en le rejouant pour soi. C’est là que se trouve la limite entre danse et récit. La limite de l’usage du concept
de danse comme écriture.

Fred Hayes, illustration-expo-Alwin Nikolaïs

La danse comme dépense

Paul Valéry compare le corps de la danseuse à une pièce de monnaie. La valeur de son corps est sa dépense. L’argent ne vaut que dépensé. Il n’est rien en soi s’il n’est pas d’abord pour l’autre, pour l’échange.
Le corps du danseur est donc un corps abstrait, un corps anticorps. Pour renvoyer au corps de tous, pour se donner, il faut s’abstraire de soi-même.
Artaud parlait de corps métaphysique en voyant danser les danseurs balinais. Le théâtre de la cruauté dont il parlait est un théâtre où l’acteur dit-il « gesticule comme un supplicié sur un bûcher ». C’est un corps qui se brûle, se consume par nature. Qui se donne en s’abandonnant. Il y a quelque chose de christique dans cette saisie de l’acteur. Sa mise en croix en fait celui qui est au centre de tous les carrefours. Il est à la fois le carrefour et l’écartelé, le mis en croix, le crucifié. Il se donne pour tous, aux quatre vents, aux quatre points cardinaux..
Ceci explique en une certaine mesure pourquoi les danses paysannes furent tant rejetées par l’église. Si le danseur est une sorte de christ, le christ est une espèce de danseur. Or il ne peut y avoir deux Christ.
La conception du théâtre d’Artaud rejoint la danse comme théâtre fondamental. Théâtre comme âtre, âtre de Dieu (Theos), comme foyer alimentant l’humain. La danse n’est-elle pas toujours comparée à un feu ?
Elle est encore en ce sens fondamentalement abstraction car comme le feu, elle exprime ce qu’elle brûle.

Merce Cunningham, Beach birds

Les deux abstractions et la question de l’expression.

La danse comme théâtre du monde pose bien-sûr la question du récit du monde. Lorsque Noverre s’insurge contre cette formalité géométrique dans laquelle s’est enfermé le ballet de la fin du XVIIe siècle en opposant la vérité de la nature à l’artifice de la forme géométrique, il défend la nécessité de l’expression comme modalité de l’expression du monde. La vérité en chorégraphie s’impose à la joliesse de la forme. L’asymétrie devient vecteur de sens et de justesse contre le contentement d’un équilibre formel.
Il est ce faisant en accord avec la philosophie d’un Diderot telle qu’elle s’exprime dans Le Neveu de Rameau ou dans ses critiques picturales notamment  lorsqu’il critique le portrait de Campaspe de Falconnet comme faux car il montre une jeune fille sage belle et bien apprêtée, aux traits réguliers. La vérité aurait été de laisser voir dans ce portrait, les rides d’une vie de dépravation.
La peinture comme la chorégraphie doit saisir l’instant de l’expression et non se laisser guider par le désir d’une beauté abstraite et par là artificielle.
Noverre comme Diderot s’opposent alors à l’abstraction comme négation du réel, du naturel. Abstraction cartésienne basée sur le principe selon lequel la nature ou la matière est passive et résiste au vrai et au beau qui est dans l’esprit. L’abstraction géométrique étant expression du vrai et du beau.
Exprimer c’est délivrer. L’âme délivre le beau par l’abstraction géométrique. La beauté d’un théorème est alors de la même essence que la beauté d’un danseur dans l’abstraction de la forme. Le danseur pour Descartes est celui qui, par son ascension vers la beauté, montre une belle âme, c’est-à-dire une âme qui par sa volonté (dimension infinie de l’esprit, la seule qu’il partage avec l’infinité divine) montre la maîtrise de l’esprit sur le corps-matière. Il est la représentation idéale de l’homme comme être qui en son essence, domine la nature.
Dès lors Noverre pose la pantomime comme cœur du théâtre. La pantomime étant la mimesis du tout (pantos), donc de la nature. Il dit « l’imitation ». Mais l’imitation dont il parle n’est pas la reproduction servile, mais ce qu’on ne peut traduire autrement aujourd’hui que par mimesis. Mimesis, capacité de ressaisir en soi un objet dans sa représentation pour rejouer et affirmer l’essence pour soi, à travers soi. Il ne s’agit évidement pas de la conception du mime moderne du type de celui de Marceau qui a pour objet de soumettre le geste au signifiant.
Si dès lors la danse de Noverre se livre au récit et à la narration, c’est qu’elle cherche, au-delà de la signification, le sens profond délivré par le corps et son expressivité. Ceci renvoyant à la notion rousseauiste selon laquelle un geste juste dit plus qu’un long discours.
Ce théâtre chorégraphique de Noverre pose donc la nécessité de la dramaturgie en chorégraphie. Cette dramaturgie étant le déroulement logique des séquences du mouvement. Mais dans sa structure, ce déroulement est moins littéraire que pictural. Noverre le dit : « Le ballet est un tableau » et il ajoute qu’il en est même le modèle. Car l’expressivité d’un tableau est la saisie d’un instant du mouvement. Le tableau raconte une histoire dans sa composition même.
Cette théâtralité chorégraphique instaurée par Noverre sera ressaisie au début du XXè siècle par Rudolph Von Laban. Il mettra en œuvre cette conception de la dramaturgie chorégraphique comme opposé au récit. Il ne s’agit pas tant de raconter une histoire comme dans les ballets de Marius Petipa que d’exprimer un sens. Sens et signification devant là être distingués comme la prose de la poésie. Ainsi dit-il « Le mime est la prose du mouvement, la danse en est la poésie ».

Merce Cunningham, Beach birds

Il y a une logique dans le déroulement dramaturgique en chorégraphie comme il y a une logique en poésie. Mais cette dramaturgie est abstraite en ce sens qu’elle ne raconte pas une histoire et ne peut être soumise à un récit. Cette abstraction là renoue avec les dimensions propres aux danses traditionnelles car la lisibilité du geste du danseur vient du fait qu’il peut être lu par le spectateur qui partage avec le danseur le même matériau gestuel de base qui est dans l’homme et dans l’ensemble de ses fonctions gestuelles. Le mouvement en même temps que son sens est donc partagé grâce au sens kinesthésique.
Et c’est par l’abstraction comme délivrance de l’essence du geste commun que se structure la danse comme telle.
S’il y a de la danse dans les ballets classiques et narratifs. Ce n’est donc pas au cœur de la narration, mais précisément là où elle s’arrête pour laisser place au mouvement lui-même.

Alwin Nikolaïs, imago

Ainsi tout au long de l’histoire de la danse, s’opposent et se succèdent deux conceptions de l’abstraction liées à deux conceptions opposés de  la théâtralité du geste et de son logos.
D’une part une abstraction qui est comprise comme négation de quelque chose (négation du naturel par la géométrie, de l’objet par l’arithmétique ou l’algèbre, négation du récit par le « geste pur »).
D’autre part une abstraction comprise comme déploiement de l’essence du réel et de ses mouvements, et construction d’une logique interne au mouvement par laquelle se délivre un sens abstrait et cependant réel.
Du point de vue contemporain, nous pourrions opposer par exemple la conception de Cunningham comme abstraction qui serait liée à cette première conception à celle de Nikolaïs qui inscrit la danse dans sa dimension dramaturgique et expressive.
Mais ce qui fait la beauté de l’œuvre de Cunningham, c’est que cependant l’abstraction-négation de son geste renvoie toujours au danseur dans sa particularité, sa singularité matérielle, son incarnation individuelle.
Celle de Nikolaïs rejoue l’homme dans son cosmos, et sous l’abstraction parfois totalitaire de ses scénographies, de ses lumières et projections d’images sur le corps, on voit toujours l’individu s’agiter comme un « supplicié sur un bûcher » exprimant jusqu’au dernier moment son être comme volonté inaliénable de liberté.

Alain Foix
Albi, le 18 janvier 2012.

Bonne année 2012

Dans Pas de catégorie le 1 janvier 2012 à 5:32

Tourner la roue, pousser la porte, embrasser l'arbre. (Photo Alain Foix, Oak alley, Louisiane, Août 2011)

Bonne année à tous mes lecteurs réguliers et occasionnels.Je vous sais de plus en plus nombreux et en augmentation constante de mois en mois, d’année en année. Grâce à l’application de l’outil statistique de ce blog, je sais même vos goûts et tendances. Mais puisque je suis plutôt un artiste qu’un commercial (ce dont je suppose, vous m’en savez gré) je ne réponds pas à la demande, mais je suis dans l’offre personnelle. Je tente, avec plus ou moins de bonheur et de constance, de vous faire partager mes réactions à l’actualité, vous informer  de celle de mes ouvrages et créations, et connaître mes humeurs ou indignations passagères ou constantes. On écrit pour être lu, je l’affirme sans faux-semblant. Je ne suis pas de ceux qui pensent que plus on est ignoré, plus on est maudit, donc plus on est talentueux.Je ne suis pas non plus de ceux qui pensent le contraire. La quantité de lecteurs ou de spectateurs est loin d’être l’aune à laquelle se mesure le talent, comme les commerçants cherchent à le faire croire. D’ailleurs ce n’est pas le talent en soi, mais ce que dit l’oeuvre en chaque spectateur dans l’improbable alchimie de la forme et du fond, du style et du récit, du sens global et formel et de la signification singulière, qui fait l’artiste. Le talent n’est que ce qui permet de passer d’une oeuvre à l’autre à travers la remise en cause toujours recommencée du matériau littéraire et artistique dont on modèle et remodèle la forme. On n’a toujours qu’un lecteur, et ce lecteur est en dialogue avec celui qui écrit et qui se projette d’une manière ou d’une autre en ce lecteur inconnu et par nature idéal. Cet idéal n’est jamais que celui qu’on peut projeter à partir de soi-même, mais au-delà, en-dehors de soi-même. Cet idéal se joue donc entre l’universel projeté d’un lecteur et la singularité de l’écrivain. Certains ferment le cercle volontairement. D’autres l’ouvrent excessivement et s’y perdent, pensant sans tout à fait le dire que le lecteur fait l’écriture. Je ne cite pas de nom, mais il est clair que nous sommes là dans la limite entre l’oeuvre et la marchandise. Frontière malheureusement trop souvent transgressée pour la cause mercantile. Tout ça pour vous dire, chers lecteurs, que je suis heureux, encore une fois, que votre nombre aille grandissant et que j’espère que ce cercle s’agrandit autour d’une singularité s’ouvrant en dialogues multiples. Merci de me lire, et puisqu’on est à l’heure des bonnes résolutions, je vous promets que je vais tenter d’être plus constant dans mes écrits sur ce blog. Sachez cependant que ce blog n’est pour moi qu’un espace complémentaire d’expression, et que le coeur de mon activité doit être préservé, à savoir la littérature et le théâtre. Mes absences ici sont souvent l’expression de ma concentration sur mes créations. J’en ai plusieurs en cours cette année. Je ne manquerai pas de vous en faire part au plus tôt. Belle année 2012

Plage de Bois-Jolan, Sainte Anne, Guadeloupe

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