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Archive pour 2010|Page d'archive annuelle

Une année à semer

Dans Pas de catégorie le 31 décembre 2010 à 12:41

 

Une année
Comme une poignée
De grains à semer
Des grains blancs, des grains noirs et des gris
Au hasard, mistigri

Grains des jours à serrer dans le poing
A lancer pour demain
L’espérance en chemin
Dans nos pas vaille que vaille
Une année, une semaille

Si la vie est un jeu, il faut bien la miser
Si la chance n’y est pas, il y aura la misère
Misons tout au tapis de l’an vert
Si l’on perd on pourra aviser

Misons tout, c’est le jeu
Si l’on veut être heureux
Rien garder dans ses mains
C’est la loi pour demain

Le grain d’or fera l’or
Le grain noir de l’espoir, oui encore et encore
Du grain gris ne sois pas si aigri
Rien n’est sûr dans la vie même le pis

Cette année dépense-la sans compter
En dépenses de pensées

La pensée est une fleur
Sème ses mots à tout vent et sans peur

Mais sème-les dans l’escient d’un sillon
A ce point je te dis mon amie, mon ami, compagnon
Bonnes semailles, bonnes récoltes
Bel an neuf deux mille onze dans ta hotte.

Alain Foix


Dak(art) 5, La fille du Président et l’art du contretemps

Dans 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements le 22 décembre 2010 à 12:24

Syndjely Wade et Alain Foix

Les lumières s’éteignent sur les derniers applaudissements. Nous plions le décor et rangeons les costumes lorsqu’une pimpante hôtesse, tout sourire dehors s’adresse à moi, me tendant une poignée de badges.

-       Voici vos badges, monsieur, vous êtes combien ?

-       Nos badges ? je ne comprends pas.

-       Oui, vos badges VIP vous permettant de circuler dans le festival.

-       Mademoiselle, il est 24 heures et nous sommes le 17 décembre. Notre contrat vient de prendre fin, nous sommes censés décoller demain et vous nous donnez maintenant nos badges pour circuler ?

-       Ils viennent juste d’arriver, dit-elle sans se démonter. Ce sourire ! Désarmant.

-       Nous n’en n’avons jamais eu besoin, heureusement. Bon, je vous en prends une poignée. Ca fera un souvenir.

Au bar de l’Institut, Oumar est venu nous saluer et nous féliciter chaleureusement. Il a beaucoup aimé. L’homme est sincère, je le crois. Alors je lui pose les deux questions essentielles :

1) quand honore-t-on nos contrats ? (Une rumeur alarmante court selon laquelle le festival ne serait pas en mesure d’honorer ses engagements. Je ne peux y croire).

2) le contrat stipule que nous devons absolument rentrer le 18, c’est à dire demain. Où sont nos billets ? A quelle heure part-on ?

-       Alain, mon ami, à l’heure qu’il est, je ne peux répondre à ces deux questions. Moi-même je les pose quotidiennement à la direction générale, sans réponse. J’ai déjà menacé de ma démission. Je t’ai fait venir, confiant dans les engagements de mon pays au plus haut de l’Etat. Ayant signé le contrat, tu as accepté de venir sur la confiance que tu me fais. Presque tous les artistes présents ont fait ainsi sinon il n’y aurait pas eu de festival. Maintenant je suis dans l’embarras car je n’ai aucune réponse à te donner. Désolé, il faut attendre demain maintenant. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Demain matin on saura.

-       A quelle heure est en général le vol pour Paris ?

-       A 22 ou 23 h.

-       Bon, ça nous laisse un peu de temps.

Samedi 18, 12h

-       Allô Oumar ?

-       Bonjour Alain, comment vas-tu, bien dormi ?

-       Ca va. Dis moi, quelles nouvelles ?

-       Ca ne répond pas au niveau de la direction générale. Injoignables.

-       Oumar, Oumar, nous ne resterons pas, nous ne pouvons pas. Quelles solutions ?

-       Je n’en ai pas.

-       Bon, passons à la vitesse supérieure. Je contacte personnellement  A. A. Sow, le Président du Festival et Syndjiély Wade, la fille du Président de la République du Sénégal. C’est elle qui nous a mis dans un avion pour venir. C’est elle qui doit nous renvoyer chez nous.

-       Bonne idée, fais le.

-       Allô Jean-Michel ?

-       Salut Alain, j’ai lu ton blog. Incroyable ce qui t’arrive.

-       Attends, ce n’est pas fini. Figure toi que…

-       Insensé. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

-        Toi rien, juste me renvoyer un email m’encourageant à écrire un article. Ils verront à ta signature que je ne bluffe pas.

-       Ok, je te fais ça.

-       Allô, Alain Foix ?

-       Oui, bonjour

-       Syndjiély Wade. Je viens de recevoir votre email alarmant. Je ne comprends pas. Rien n’a été fait pour votre vol retour ?

-       Non, mademoiselle. Aussi étonnant que cela puisse paraître.

-       Je vous ai réservé 5 places sur Air-France en première classe. Pouvez vous m’envoyer les noms pour éditer les billets ? Je viendrai à l’aéroport vous remettre personnellement votre cachet et le contrat signé.

-       Merci mademoiselle, à tout à l’heure.

Aéroport de Dakar, 22h.

-       Mesdames messieurs, votre attention s’il vous plaît. Suite à une neige abondante tombant sur Roissy Charles de Gaulle, le vol Air-France de 23h 30 est reporté demain à 6h du matin.

-       Oh ! non.

-       Allô, monsieur Foix ?

-       Oui, mademoiselle Wade ?

-       Je viens d’apprendre que votre vol a été reporté pour demain matin.

-       Oui et là, personne n’y peut rien. Vous venez tout de même ?

-       Une promesse est une promesse. Installez vous dans le salon VIP, Mon équipe s’occupe pour vous de toutes les formalités de douane et nous vous trouvons un hôtel près de l’aéroport. Voulez-vous venir avec moi au concert de Stanley Clarke ?

-       Avec plaisir.

-       Je viens vous chercher.

Cindjely Wade

Etonnant comme une voix peut correspondre intimement à un physique. Je l’ai reconnue dès que je l’ai vue au loin. Venue seule, sans apparat, sans garde du corps, en jeans et boléro, des cheveux de métisse aux reflets auburn chatoyant, une démarche, un regard, un sourire. C’est elle à n’en pas douter. Elle me reconnaît au loin et se dirige droit vers moi. Charmante, vraiment charmante et simple. Le genre copine de classe qui aurait, l’air de rien, un niveau supérieur d’éducation.

Et nous voilà dans sa Range Rover noire. Elle, une main sur le volant, l’autre sur le clavier du téléphone. Elle fait mille choses en même temps, réglant le problème d’un avion bloqué à Los Angeles, étudiant mentalement les possibilités horaires de rallier un transit sur Chicago, traitant de l’hébergement de Kassav qui joue demain, s’occupant de la santé d’un collègue qui vient de s’évanouir d’épuisement (des nuits sans sommeil). Elle semble en activité permanente. Hop ! Elle évite habilement un scooter ivre. Elle accélère tout en parlant au téléphone pour doubler un véhicule problématique. Je fixe l’aiguille du compteur dans son irrésistible ascension, thermomètre de ma frayeur. Je m’accroche au fauteuil.

-       Vous conduisez bien lui glissé-je l’air impassible.

-       Je suis pilote automobile. Je fais des rallyes.

-       Vous avez fait Paris/Dakar ?

-       Oui, deux fois. C’est formidable. Ce n’est pas une course, c’est un véritable voyage.

-       Votre père voit ça d’un bon œil ?

-       Bien sûr que non. Il dit que j’ai des choses plus importantes à faire.

-       Le côté garçon manqué aussi…

-       Oui, il reproche à ma mère de ne m’avoir pas élevé comme il faut.

-       A part déesse Shiva d’un festival mondial des arts, que faites vous dans la vie ?

-       Des expertises financières et de l’organisation… Je m’occupe de l’équipe de rugby du Sénégal.

-       Des études de gestion financières ?

-       Oui, à la Sorbonne, Paris 1. Zut ! Nous allons rater la fin du concert.

En effet, dernier rif, dernier solo de batterie. Ca avait l’air formidable. Bises à Stanley Clarke, pose devant les photographes, et nous voici repartis. Bing, le véhicule percute en marche arrière un poteau. Elle ne décolle pas son téléphone de l’oreille.

-       Allô ? Oui, tu n’aurais pas l’adresse d’un bon carrossier ?

-       Où allons nous maintenant, glissé-je ?

-       Au concert de Ky Mani Marley.

Même scénario, même vitesse, même frénésie téléphonique, même fin : le concert se termine devant une foule immense.

-       Zut, encore raté. Allons au Radisson.

-       Il vous arrive de dormir ?

-       Deux heures dans la journée. Pas le temps.

Le Radisson

Lieu incroyable le Radisson de Dakar. La fête bat son plein, genre de fête stéréotypée qu’on trouve à Paris, New York, Hong Kong ou Sydney, mêmes attitudes, mêmes manières de montrer qu’on s’éclate. On n’est plus vraiment à Dakar.  Hâte de sortir de là.

L’aube se lève bientôt sur Dakar. Dans le salon VIP, des brésiliens jouent encore.

Salut Dakar.

Ce matin, première répétition de Rue Saint Denis. Sur le quai de Jemmapes, des Africains balaient la neige.

Dak (art) 4 Epervier de ma faiblesse…

Dans 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant le 18 décembre 2010 à 5:53

Scène de l'Institut Français sous vol d'éperviers

Le ballet ennivrant de centaines d’éperviers dessine sur le bleu d’un ciel impassible la fin du dernier acte d’une journée de plomb. La stridence de leurs cris rythme les gestes mesurés des techniciens qui, depuis le point du jour installent la scène pour notre pièce enfin annoncée. Bien qu’épuisé, je suis d’un calme qui me surprend, tout pénétré que je suis de la sérénité de ce ciel qui recouvre Dakar d’un manteau de douceur. Le chant du muezzin s’est tu et le vert minaret se laisse enrober du chant silencieux des rayons de soleil mordorés. Il nous reste deux heures à peine pour implanter les lumières dans cette nuit qui nous vient à petit pas. Cette nuit est à nous. Cette nuit est la nôtre. Il me faut être maintenant d’une grande précision. Toute erreur est fatale pour le spectacle, tout malentendu nous est décompté sur le peu de temps qui nous est alloué. Il faut faire avec ce qu’ils ont et jamais essayer de tenter l’impossible. Peu de projecteurs, peu de possibilités de combinaison. Ici la découpe sur la table. Là la douche sur Angela Davis. Les gelatines ambres sont trop sombres. Ca ne fait rien, enlevons les on fera en blanc avec moins d’intensité. Les palmiers en pot empruntés dans le jardin d’à côté feront un beau rideau d’arrière scène signifiant le parc de la maison de Gerty. Les douches diagonales sur leurs palmes sont du plus bel effet. D’un seul coup, le mouvement des éperviers s’accélère, une vraie frénésie. Le ciel s’épaissit. Ils crient la nuit qui vient et saluent les derniers rayons du soleil avant de venir se poser en grappes sur les branches de l’immense fromager qui coiffe la scène. Le drap blanc qui recouvre la table et que j’ai fait repasser garde encore des plis qui joueront le jeu d’un théâtre pauvre et voulu ainsi. Une tache de fiente d’éperviers le macule déjà. On craint qu’un nouvel envol, un ernier baroud de ces guerriers du ciel ne vienne bombarder cette nappe de manière définitive. Le vent souffle, et dans le mauvais sens. Il faut absolument soutenir la voix des comédiens par des micros posés discrètement à fleur de scène. Le réglage du son est délicat. Effet par effet nous avançons. Ces techniciens sont formidables. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ils cherchent immédiatement une solution la plus ingénieuse possible avec leurs faibles moyens techniques. Le temps passe trop vite. Il n’est plus temps. Nous n’aurons pas de filage technique. Je décide de l’annuler. Il est primordial que tous les effets soient le mieux calés possible. La fébrilité monte. Problèmes de son. Le lecteur ne lit pas des passages. Heureusement, ce n’est que du vent enregistré. On décale le minutage. Pas question de mémoriser les effets et leur durée. On fera à la main en improvisant sur le jeu. Je ne suis pas régisseur, mais je commence à prendre un peu d’assurance à la régie entre le régisseur son et celui de la lumière. Je me dis que ça ira. Mais je redoute encore les effets qui ne partent pas au bon moment. On essaie encore le niveau du son. On lance le premier passage du vent, c’est le cyclone et les éperviers s’envolent tout à coup, terrifiés. Des effets lumière ne fonctionnent pas. Tant pis, on simplifie. Il reste un quart d’heure avant le début du spectacle. Les comédiens sont déjà en scène, concentrés derrière les panneaux de bois qui nous servent de rideaux de fond de scène. 21h 15. On n’a qu’un quart d’heure de retard. Une vraie performance. Le public est venu nombreux. Top départ. Noir, son 1, effet lumière 1. Ca marche mais on n’entend pas Marie Noëlle. “Si ce n’est le vent…” dit-elle. En effet, c’est le vent qui te souffle ta voix, la bouscule, la bouleverse. Le technicien son ne comprend pas tout de suite mes gestes. On a perdu 3 ou 4 phrases si on est sur le haut des gradins. Ouf, on l’entend. C’est parti. Effet 2, effet 3. Ca roule. Mais je vois des entrées et des sorties de spêctateurs qui perturbent. On m’avait prévenu. C’est ainsi ici. Des spectateurs qui croyaient être venus à un concert s’en vont tandis que d’autres arrivent. Un militaire passe et repasse plusieurs fois devant la scène pendant qu’Angela dit; “Je suis communiste et j’en suis fier”. Je vois un photographe qui s’approche de la scène.

Installation technique

Catastrophe! Il flashe et Marie Noëlle est en avant-scène. Je sais qu’elle va très mal le prendre. Je fais signe au régisseur lumière d’intervenir. Il a le temps. Le prochain effet est dans un peu de temps. Il descend les marches quatre par quatre pour interpeler l’olibrius qui, heureusement s’exécute. Il remonte essouflé. Il était temps. Effet 4. Le public semble concentré, accroché. Je suis nerveux. C’est toujours ainsi lorsque je suis à la console. J’entends tout, je vois tout, le moindre mot échangé dans le texte me fait sursauter et j’analyse pour voir si le spectateur a compris tout de même et si cela n’a pas d’incidence sur le reste du texte. Non ça va, c’est juste quand même pour l’essentiel. Il y a toujours des râtés mes c’est le spectacle vivant. Partout c’est du bruit. On entend la ville qui fait monter sa musique nocturne, le vent réel qui s’y met, une porte qui bat pas loin, quelqu’un dans la régie qui fait tomber un lourd objet. Ca suit quand même. Enfin, j’espère. Je suis toujours étonné par la capacité de concentration du public. J’ai l’impression que moi-même je ne saurais pas. Plus que quelques répliques et mon calvaire se termine. Ne pas rater la fin et le dernier effet son surtout. Toujours un problème à caler. Bon c’est lancé. Un peut trop tôt peut-être. Marie Noelle se débrouille avec. Sa passe. Sa voix n’est pas couverte par le son du cyclone qui monte. Pas encore. Noir, longtemps, près d’une minute. La nuit de Dakar sous un cyclone guadeloupéen. C’est fini. La lumière se rallume trop vite, mais tant pis, c’est fini. Applaudissements. Le public  a aimé visiblement. Trop nerveux pour vraiment apprécier. Je ne suis pas dans la chose, dans cette chose que j’ai écrite et que je viens de diriger en régie. Trop d’événements à gérer pour goûter ce moment. Je remercie le pûblic, je remercie encore une fois Oumar Ndao sans lequel nous ne serions pas ici, pour son amour de l’art et son respect des artistes. Je dis ce que j’ai à dire d’une organisation trop peu préparée et dont l’impréparation met les artistes en difficultés. Je le dis. Peut-être ne devrais-je pas. Mais il faut que le public soit toujours considéré autrement que comme des simples spectateurs. Ce sont d’abord des citoyens et le théâtre est art de citoyenneté. “Il faut dire, informer, ne pas cacher…” dit Gerty Archimède. Oumar me congratule. Il est heureux du spectacle et me félicite pour ce que j’ai dit. Merci Oumar. Je suis aussi venu pour toi.

Dak(art)3 Pas des moustiques

Dans 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements le 17 décembre 2010 à 1:29

« Nous ne sommes pas des moustiques. Pas agressifs et nous ne piquons pas. Plutôt des mouches, un peu collantes », dit-il en me tendant une poignée de « Rolex » vendue au prix d’une Kelton de bureau tabac. Dans l’autre main une poignée de « stylos Mont-Blanc ».

-       Des vrais, mais pas cher.

-       Des vrais ? Fais voir la plume, c’est écrit dessus.

-       Mais oui, regarde, c’est écrit (il me tend le stylo et je lis « made in China »)

-       Tu vois, ce n’est pas inscrit

-       Mais oui, insiste-t-il, c’est écrit là, tu ne sais pas lire ?

-       Et toi tu sais ? (c’est clair, il ne sait pas).

-       Bon, bon, je te les donne (il me les met dans la main), tu es sympa. Je t’invite à la maison, je viens d’avoir deux jumelles et on doit fêter ça. Tu as des enfants ?

-       Merci pour l’invitation, mais je n’ai pas le temps.

-       Viens, viens à ma boutique, je te donne ma carte. Tu m’appelles et je vais t’aider. Tu es un ami. Tiens, regarde ce sac, il te plait ?

-       Tu as vu que je le regardais ?

-       Je te le donne, pour rien.

-       Combien ?

-       45 000 francs CFA (30 euros)

-       Salut, j’ai à faire.

-       Bon, 30 000.

-       10 000 pas plus.

-       Tu veux me tuer ? (Il regarde son acolyte qui rigole). Il est fou l’ami.

-       Ok, salut.

-       Allez, va regarde cet autre sac, pour ta fiancée. Je te fais les deux pour 60 000. C’est mon dernier prix.

-       Hon, hon

-       Et prends les « Mont Blanc », je te les donne avec.

-       Ecoute, je ne suis pas venu pour acheter. Tu es sympathique, je t’ai suivi, mais je n’ai pas le temps.

-       Tiens, prends une chemise. Elle te plaît celle-ci ?

-       Oui, elle est belle.

-       Je te la fais pour 30 000. Et tiens, voilà de beaux bijoux pour ta copine. Un bracelet et un collier. Gratis. Je te les donne, ma parole.

-       Ok, la chemise, les bijoux, les deux sacs et les stylos, pas les Mont Blanc, ceux-là. Le tout pour 45 000. C’est mon dernier prix.

-       Je te dis qu’il est fou, dit-il à son acolyte. Viens, viens manger le couscous pour la nouvelle année des musulmans. Je te fais cadeau. Viens.

-       45 000, c’est tout.

-       Tu m’égorges

-       Salut (je tends les 45 000).

-       Bon d’accord

-       Donne moi ce stylo en plus. Allez, tu as gagné ta journée, pas vrai ?

-       Oui.

-       En tout cas, vous êtes de très bons comédiens tous les deux. La prochaine fois je vous engage.

-       Eh l’ami ! Ne pars pas si vite. Tu viens manger le couscous ? J’ai mes petites jumelles qui…

Petit, j’avais honte et regardais mes souliers lorsque ma mère marchandait outrageusement jusqu’à faire gémir le vendeur. Mais elle s’en sortait toujours victorieuse. Je pense à elle en ce moment. Merci, maman.

-       Oui, allô ?

-       C’est la police.

-       La police ?

-       Nous avons trouvé votre numéro sur un portable volé.

-       Celui de Mariann. Vous l’avez trouvé ? Où ça ?

-       Dans les chaussettes d’un gars près du théâtre national.

-       Et le passeport ?

-       Quel passeport ? Où êtes vous ?

-       A l’hôtel Atlantic.

-       Je viens.

-       …

-       Oui, allô, je suis là, en bas.

-       Bonjour, vous êtes le policier?

-       Elève policier.

-       Comment l’avez vous trouvé.

-       Dans des chaussettes.

-       Comment ?

-       Vous êtes le propriétaire ?

-       Non, la voici.

Quelques heures plus tard, Mariann croise le gendarme qui a pris sa déposition et elle lui annonce que le portable a été trouvé.

-       Ah ! bon, déjà ? C’est bizarre.

-       Par un policier.

-       Quoi ? Par un policier ?

-       Un élève policier.

-       Un élève policier… Bizarre, bizarre… Vous n’êtes as venu reprendre votre déposition.

-       J’étais très prise…

-       Mouais… suivez moi au poste.

Trois heures plus tard, Mariann ressort avec un rendez vous pour le lendemain matin. Le supérieur du gendarme à qui on ne l’a fait pas, regarde Mariann avec un air étrange. Mariann lit dans ses yeux un peu plus que de la suspicion. Ne serait-il pas en train de se demander s’il n’est pas en présence d’une espèce de… magicienne ?

- Allô?

-Allô, Alain.

- Oui, Oumar…

- Bon, vous êtes programmés demain, à 21 heures à l’Institut Français.

- Enfin.

Dak(art)2 Unité Africaine

Dans 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements le 15 décembre 2010 à 5:07

Village des arts en construction pendant le festival

Contrairement à une croyance répandue, ce n’est pas le temps qu’il fait qui est le plus grand facteur de dépaysement d’un pays l’autre, mais le temps qui passe. Dès lors qu’un occidental (et j’en suis un bel et bien) pose le pied en Afrique, il doit savoir qu’il prend un billet pour la compagnie WAIT (West African International Time) ou pour Peut-être Airlines. Un Sénégalais rencontre un Suisse et lui dit : « Vous, vous avez la montre, mais nous, on a le temps ». Comment le dire mieux ?  Une affiche de CFAO motors du Sénégal croisée à Dakar le dit explicitement : « Plus forts ensemble avec le temps ». CQFD.  Depuis que la compagnie est ici, nous sommes ballotés entre WAIT et Peut-être. Etre zen comme un bonzaï de baobab. Rien d’autre à faire. S’émerveiller devant les formes et les couleurs. Regarder les ouvriers terminer le village des artistes, danser avec les musiciens, rester les yeux rêveurs face à la mer, et attendre. On doit venir nous chercher pour nous emmener à notre nouvel hôtel, Al Baraka. Le nom sonne comme une chance. Il est 19h. Mariann, les yeux face à la mer s’est fait subtiliser son passeport, son portable et 6000 francs CFA posés à côtés de moi, le regard perdu à l’horizon. Il est 23 heures, nous sommes encore assis devant les gendarmes qui recueillent notre déposition, dehors, assis sur des chaises, une pointe Bic et une feuille blanche à la main. Pas de machine à écrire, mais pas plus rapide que le policier parisien qui, un doigt après l’autre, tape sur les touches qu’il cherche l’une après l’autre.

-       Vous étiez assis à une table face à la mer, c’est bien ça.

-       Oui, c’est ça.

-       Les objets volés étaient sur la table à côté de vous ?

-       C’est exact.

-       Et vous n’avez rien vu.

-       Non rien, ni personne s’approcher.

-       C’est de la magie.

-       Ca y ressemble. Vous savez traquer les magiciens ?

-       Ca nous arrive.

-       Nom et prénom, date et lieu de naissance

-       Alain Foix, 4 juillet…

-       Profession

-       Ecrivain

-       Dernière question : savez vous lire ?

-       Je suis écrivain.

-       Répondez à ma question par oui ou par non : savez vous lire ?

-       …

-       Bon, signez ici.

24 h départ en car pour le centre ville, hôtel El Baraka.

1h, comptoir d’Al Baraka.

-       Alain Foix, Quai des arts ? Non, nous n’avons pas votre nom.

-       Le festival a réservé 5 chambres.

-       Il ne nous en reste que 2.

-       Allô Oumar ?

-       Oui, Alain, comment ça va.

-       Il est bientôt 2 heures du matin et l’hôtel dit que vous n’avez pas réservé nos chambres.

-       J’arrive.

 

3 heures du matin, après moult conciliabules, les deux garçons (Alain A. et moi), restent dans les chambres tandis que les filles retournent au village après qu’on leur ai préparé des chambres aussi loin que possible des ouvriers finissant le village. Quand et où allons nous jouer ? Nous ne savons pas encore. Le théâtre dans lequel on nous avait finalement programmé n’est pas encore terminé.

Je n’en veux pas à Oumar. Il fait tout ce qu’il peut, mais il n’est « que » le Directeur des Affaires Culturelles de Dakar et ce festival n’est pas un véritable festival des arts car les arts et les artistes ne sont pas le centre (cela devient une habitude). Cela apparaît de plus en plus comme l’habit chamarré d’une opération politique d’envergure dont Kadhafi a donné hier sous  l’imposant monument de l’Unité Africaine, le la. Un discours agressif mais fin, volontariste et efficace où il appelle les peuples plus que leurs dirigeant à la construction d’une Afrique dotée d’une armée unique (sous les ordres de qui ?).  Nous nous sommes approchés du monument et, lorsque j’ai vu que le directeur artistique du festival avait toutes les peines à entrer dans l’enceinte de cette cérémonie sous le regard armé des gendarmes, tout devint très clair. Alors à suivre…

P.S. Je lis dans les journaux ce matin qu’un « festival de protestations » émanant des artistes qui s’estiment mal traités s’élève. Alors peut-être finalement, les artistes auront-ils leur mot à dire. Le public aussi. A suivre toujours…

 

DAK (ART) 1

Dans 4- Rencontres/événements le 14 décembre 2010 à 5:04

Dimanche 12 décembre 22h, appel d’Oumar Ndao, directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar et commissaire pour le théâtre du Festival Mondial des Arts du Sénégal.

-       Votre avion part demain matin à 7h. C’est un avion spécialement affrété, pas besoin de billets.

-       Trop tôt. Impossible de joindre tout le monde. Mariann est en train de jouer quelque part à Paris.

-       Je te rappelle.

Dimanche 12 décembre 23h, nouvel appel d’Oumar :

-       Nous avons un autre avion qui décolle demain à 13h, Roissy Charles de Gaulle, Terminal 3. Se présenter à 11h à l’enregistrement

-       Ok, je te rappelle.

-       Dis moi si a priori c’est d’accord et tu confirmes plus tard.

-       Nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas si on veut jouer avant le 18 ?

-       C’est exact.

-       Je te rappelle pour confirmer.

Lundi 13 décembre 2h du matin :

-       Allô Oumar ?

-       Oui, Alain. Alors c’est ok ?

-       Je n’ai pas réussi à joindre Mariann. Le reste de l’équipe est ok. Prenons le risque. Je lui ai laissé plusieurs messages.

-       Ok. Je vous mets sur la liste.

Lundi 13 décembre 7h 30 du matin. Message sms de Mariann.

-       Alain, je suis fatiguée.

-       Allô, Mariann. Tu viens ou tu ne viens pas ?

-       Je suis fatiguée, Alain. Je suis lasse.

-       Tu te reposeras dans l’avion, Mariann, on t’attend à l’aéroport à 11h. Désolé, nous n’avons pas le choix. Ou bien on annule.

Lundi 13 décembre, 11h du matin, aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Marie-Noëlle est déjà là, pimpante. Etonnée et ravie qu’on parte réellement. Je vais au comptoir d’enregistrement.

-       Bonjour, nous sommes la compagnie Quai des arts. Nous sommes 5. C’est bien ici l’avion spécial pour Dakar ?

-       Votre nom s’il vous plait ?

-       Alain Foix

-       Il n’y a pas d’Alain Foix sur la liste.

-       Regardez à Mariann Matheus, Alain Aithnard, Marie-Noëlle Eusèbe, Nanténé Traoré, Quai des arts.

-       Aucun de ces noms. Vous ne partez pas si vous n’êtes pas sur la liste.

-       Allô Oumar.

-       Oui, Alain, comment vas-tu ? Vous êtes à l’aéroport ?

-       Nous y sommes mais pas sur la liste nous ne pouvons pas décoller. Il faut absolument que nos noms soient faxés d’ici une demi-heure avant que le comptoir ferme.

-       Je ne m’occupe pas des réservations. Je vais voir ce que je peux faire.

Lundi 13 décembre, aéroport Charles de Gaulle, 12h 15.

-       Monsieur, je vous passe mademoiselle Sindjély Wade, la fille du Président du Sénégal.

-       La fille du président ?

-       Oui, c’est elle qui s’occupe de la logistique et des réservations.

-       Allô, monsieur Foix ? (La voix est douce, charmante, le ton clair et direct).

-       Oui, bonjour mademoiselle.

-       Vous êtes 5, c’est bien cela ?

-       C’est exact

-       Pouvez vous me confirmer les noms des passagers de votre groupe ?… C’est bien ça.  Vous pouvez enregistrer. Bon voyage.

-       Merci, mademoiselle, merci beaucoup.

12h 20

-       Vous êtes 5 où est le 5ème ? me demande-t-on à l’enregistrement.

-       C’est Mariann, on l’attend d’une minute à l’autre.

-       Nous fermons l’enregistrement à 12h 30.

-       Marie-Noëlle, tu as réussi à la joindre ?

-       Je lui ai laissé un message. Elle ne répond pas, ça peut être bon signe.

-       Tu es sure qu’elle vient ?

-       Mais oui, je lui ai parlé ce matin au téléphone. Elle est fatiguée, épuisée, mais elle vient.

12h 30

-       Monsieur, nous allons fermer l’enregistrement. L’avion décolle dans une demi-heure. Que fait-on ? (la voix du préposé est ferme, autoritaire, sans appel).

-       Elle arrive, laissez nous 5 minutes. (La responsable de l’agence d’affrètement de l’avion spécial, une femme charmante aux yeux et au sourire d’une grande douceur et d’un calme à toute épreuve intervient tout sourire)

-       Laissons leur 5 minutes.

-       D’accord.

-       Allô Alain.

-       Oui, Mariann, où es-tu ? Tout l’avion t’attend.

-       J’arrive je suis dans un taxi.

-       Loin d’ici ?

-       Sur l’autoroute. Je suis là dans 5 minutes. (mentalement, je multiplie par 3).

-       Elle est là dans 5 minutes, à peine.

-       Très bien, nous attendons.

12h 45

-       Mariann, je n’ai jamais été aussi  heureux de te revoir.

-       Et moi donc.

-       Dépêche toi, ça ferme.

19 h 30 heure locale , Aéroport de Dakar. Température extérieure 26°. Accueil chaleureux dans le salon VIP en compagnie du groupe des Concerts du Chevalier Saint-George avec lequel nous avons sympathisé pendant le voyage. Je suis frappé une fois de plus par la grâce, la beauté, l’élégance, la gentillesse et la noblesse naturelle des Sénégalais. Le moment est doux, mais il dure. Nous sommes fatigués. 3 heures plus tard, un car emporte le groupe imposant du Chevalier Saint-George au Novotel. Une fois de plus, nous ne sommes pas dans la liste. On nous fait savoir qu’il faut attendre. On viendra nous chercher.

-       Allô Oumar

-       Oui, Alain Comment ça va ? Bien voyagé ?

-       Oui, merci. Mais nous sommes encore à l’aéroport. Que se passe-t-il pour nous.

-       C’est compliqué. Nous cherchons un hôtel pour vous. Ne t’inquiète pas. On te rappelle.

Une heure plus tard, toujours rien. Personne ne peut nous donner la moindre information sur notre lieu d’hébergement. Mais tout le monde est calme. Tout sourire. « On s’occupe de vous » est le leitmotiv. Le car arrive enfin.

-       On va vous héberger au village des artistes.

-       C’est loin ?

-       Non, tout à côté.

-       C’est bien ?

-       Oh, oui, c’est convenable. C’est tout neuf, on l’a construit juste pour le festival.

22h 20, Village des artistes, Dakar.

-       Monsieur, dis-je, nous sommes fatigué, nous avons faim. L’équipe n’a pas mangé. Qu’est-il prévu ?

-       Laissez vos bagages, nous nous en occupons. Dépêchez vous, le restaurant ferme à 22h 30.

22h 29

-       Bonsoir

-       Bonsoir mademoiselle.

-       Viande ou poisson ?

-       Poisson. Accompagné de quoi ?

-       Pas d’accompagnement. Il n’y en a plus. Poisson seulement.

-       Bon, alors poisson, accompagné de rien, mais beaucoup de rien, un peu de sauce, s’il vous plait.

23h, arrivée dans les chambres. Des ouvriers travaillent encore. Le village n’est pas terminé. Les chambres non plus. Pas de drap, pas de serviette. On apporte des lits. Un concert pour perceuses, marteau et groupe électrogène accompagné de cornemuses berbères sonnant non loin annonce une nuit des plus agitées.

-       Allô, Oumar ?

-       Oui, Alain. Bien mangé ? Bien installé ?

-       Euh… Si ce n’étaient les perceuses, les marteaux, le groupe électrogène, les préfabriqués pas terminés, le manque  de literie et de serviettes, tout irait bien.

-       C’est juste pour cette nuit, on vous trouve quelque chose.

-       Et quand et où joue-t-on ? Ce n’est plus au théâtre national, paraît-il.

-       C’est compliqué, on  tout déprogrammé à cause des problèmes de transport et on reprogramme au jour le jour.

-       Nous avons besoin de certitude pour pouvoir bien honorer notre contrat et par respect du public.

-       Prends un taxi et viens me voir au Centre Culturel Français. Je t’y attends . On va faire le point.

Centre Culturel français, 1 heure du matin (après 1heure de taxi).

-       Alain, quel plaisir de te retrouver ici.

-       Et moi donc, Oumar.

-       Viens, je te présente des amis, ils viennent de Tunisie. Ils sont arrivés depuis plusieurs jours. Ils te raconteront et tu verras que par rapport à eux, tu es chanceux. Ils ont essuyé les plâtres. Ezzedine est directeur d’un théâtre école à Tunis. C’est dans sa troupe qu’une actrice s’est évanouie en scène ce soir.

-       Les artistes et leur art sont les premiers à pâtir des problèmes de l’organisation, dis-je (Oumar acquiesce tristement de la tête).

-       Et comment tu trouves le village ? Me demande Ezzedine.

-       C’est l’horreur, répliquai-je spontanément et très parisiennement avant de me reprendre : non, le terme est bien trop fort.

-       Tu dois être un très bon dramaturge, me coupe Ezzedine, car tu as trouvé immédiatement le terme approprié. Oui, c’est une horreur. Et ces constructions ! Tu crois que nous, Africains, on n’aurait pas pu faire quelque chose de beaucoup mieux ? Pourquoi demander aux Occidentaux de nous faire des choses pareilles et tellement plus chères ? C’est pareil pour l’organisation de ce festival. Si au lieu de faire appel à cet élu parisien qui a dépensé l’argent, le temps (plus de 8 ans, tu te rends compte ? Le festival était prévu en 2003 !) et détourné à son profit, paraît-il, des milliards de francs CFA (maintenant le Sénégal est en procès avec lui), si au lieu de cela, on avait fait appel d’abord aux Africains compétents (et il y en a, cela ne manque pas), tu crois qu’on en serait là ? Le président Wade a dû, il y a six mois demander à sa fille de tout remettre à plat l’organisation de son festival et nommer les commissaires comme Oumar qui font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles.

-       Est-elle compétente ? demandé-je ?

-       Oui, très compétente, répondent-ils en chœur.

-       C’est bien ce qu’il m’a semblé. Je l’ai eu peu de temps au téléphone à Roissy, mais ça se sent immédiatement. Mais pourquoi sa fille ?

-       Pour être sûr que l’argent ne sera pas détourné, me répond Oumar.

3 heures du matin. En rentrant dans le brouhaha nocturne du village des artistes, je me dis qu’encore une fois, c’est sur les épaules des Africains que retombent les problèmes issus de la relation tellement ambivalente et ambiguë entre l’Afrique et l’Occident. L’air de la mer toute proche me remplit les poumons dans la douceur du soir. Je me sens calme et serein. Je suis bien ici, si bien reçu malgré tout. Je pense à Oumar qui se bagarre. Oumar mon ami, tu as raison de tenir au fait que ton prénom est l’anagramme d’amour. Mais l’amour ne peut pas tout.

Naissance d’une marionnette

Dans 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant le 10 décembre 2010 à 2:36

Début janvier, nous commençons le travail de mise en scène de ma pièce Rue Saint Denis. Même si les quelques lectures sur table que nous avons organisées avec les comédiens dans le cadre du casting, ont commencé à donner chair au texte, et m’ont permis de mieux fouiller au coeur de ses entrailles, tout cela reste encore abstrait et les intentions scéniques flottent encore dans le monde des idées platoniciennes.

Bientôt donc commence l’épreuve du réel et la tombée dans le monde sublunaire comme disait Aristote. L’esprit devient anima, mouvement, conjugaison intime entre l’âme et le corps, le sprituel et le réel. Mouvement est ce qui donne vie, motion comme on dit en anglais, de même racine que motus, moteur ou encore motion en français qui signifie aussi mouvement. La motion divine, c’est la grâce, c’est à dire ce mouvement propre (motu proprio) qui exprime la grâce d’un individu exprimant la liberté de son corps. Ainsi le texte dans la mise en scène doit trouver sa grâce, motu proprio. Le but est donc bien de créer un monde par le mouvement et en mouvement, mais un mouvement propre. Une entité qui a sa vie autonome et qui de fait, échappe à son créateur. Petrouchka échappe à Fokine comme Pinocchio à Gepetto. Et on comprend la fascination de Kleist pour la marionnette qui, en action, exprime encore mieux que le danseur le mouvement de l’esprit. Mais la marionnette vit. Elle vit réellement. Plus, elle donne vie. C’est en tout cas ce que je perçois dans la naissance à petits pas de celle de la Mère Paulin, personnage à part entière de ma pièce Rue Saint Denis. Nous avions déjà la maquette du décor conçu et construit par Laurent Berman. Elle nous donne un espace, une ambiance, mais projetés dans une miniature, encore abstraits tant que ses 5 mètres de haut, ses 8 de profondeur et ses 10 de large n’auront pas pris possession de la scène. Mais la marionnette, elle, naissant grandeur nature, nous donne le la de cette chair, de cette vie qui prend corps sur la scène. Ombline de Benque sa créatrice nous la présente et nous restons bouche-bée. Elle est déjà si vivante. Voici le 7eme comédien de la troupe et c’est lui qui ouvre le bal, nous met en mouvement. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Puis viendront les costumes de Charlotte Villermet qui eux aussi ont leur vie. Ils doivent habiter le comédien autant qu’ils l’habillent. Ils sont une part indéfectible du personnage. Que seraitArlequin sans son manteau? Oui, les personnages vivent et c’est ce que nous dit d’emblée notre marionnette. Cette vie a une âme et un corps, ceux du comédien, alchimistes du verbe et du mouvement qui transmutent la matière scénique en l’or du drame. Le texte? Oui, bien-sûr le texte. Le metteur en scène? oui, bien-sûr le metteur en scène. Que serait le texte s’il n’était déjà habité par les personnages qu’il fait parler, s’il n’était conçu pour être porté par les comédiens qui s’en habillent? Que serait le metteur en scène si, comme le meilleur des cavaliers, il ne savait accompagner le mouvement du texte, des comédiens et des personnages pour mieux leur indiquer sa direction?

décor de Laurent Berman

Et en tant qu’auteur je vois dans cette marionnette mon texte qui prend déjà vie, et en tant que metteur en scène, je suis comme Gepetto qui fabrique son pantin et rêve en son for intérieur que ce sera un enfant vrai. Et c’est ce qui peut arriver de mieux à un auteur ou un metteur en scène: que cet enfant soit vrai, c’est à dire qu’il sorte des chemins imaginés et pré dessinés, qu’il prenne ses jambes à son cou et trace son bonhomme de chemin, le chemin de son indépendance en tant qu’oeuvre pour prendre le risque de toutes les rencontres avec le spectateur. C’est ce que me dit la marionnette de la mère Paulin dans son silence si éloquent.

Vivement Dakar

Dans Pas de catégorie le 9 décembre 2010 à 11:29

Ce héron d’acier rêvant dans mon jardin sous la neige, me fait penser à ce magnifique poème de Mallarmé, “Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui”:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horrreur du sol où le plumage est pris.

Et moi, de retour de Guadeloupe sous la neige, je rêve de Dakar. Je m’apprête à m’envoler avec tout l’escadron de Pas de prison pour le vent, vers la capitale du Sénégal où commence dès demain le grand festival panafricain des arts créé par Léopold Sédar Senghor en 1966 et dont c’est seulement la 3eme édition. La précédente ayant eu lieu à Lagos en 1977. La relation au temps n’est pas la même à Dakar et à Paris. Je suis encore en attente des billets d’avion à quelques jours du départ, mais je reste calme et calme ma troupe. J’ai confiance. Il est vrai qu’ici le temps a un poids, comme la neige sur le dos du héron. Mais lorsque comme moi, hier, vous restez bloqué 6 heures dans les embouteillages alors que vous aviez des tonnes de choses urgentes à faire, vous relativisez.

La perspective de retrouver Dakar et mes amis sénégalais me remplit de joie. Celle aussi de pouvoir apprécier en quelques jours l’étendue de la créativité des artistes de ce continent qu’on dit noir et qui est pourtant si lumineux. Le mot d’ordre de la programmation de ce festival est d’ailleurs la lumière. J’ai ouï dire qu’ils cherchaient à éviter dans la programmation du moins théâtrale des choses trop passéistes, autoflagellées, ou ruminant le malheur passé et présent. Ils veulent une vision réelle et positive de l’Afrique contrastant avec les larmoiements entendus sur le malheur du continent noir. Je comprends. Il est vrai que cette facheuse attitude mentale qui consiste à ne voir en l’Afrique qu’une terre de malheur constitue un frein réel au développement d’un continent qui a tous les atouts humains, technologiques et matériels pour faire du 21e siècle le siècle de sa renaissance. Est-ce que le sujet de ma pièce Pas de prison pour le vent participe de cet optimisme? Il faut croire, puisqu’ils l’ont programmée. Mais je le crois aussi car à côté des noirs tourments d’une Angela Davis menant sa lutte légitime contre l’oppression des noirs et des femmes, il y a mes grandes tantes, Gerty Archimède et Soeur Suzanne qui au coeur de la douleur, apportent une lumière d’espérance humaniste cherchant à dépasser les clivages noirs et blancs dans lesquels s’enferment ceux qui vivent et font commerce du ressentiment. La morale de cette pièce, comme celle de toutes mes autres pièces d’ailleurs, est celle du dépassement. Dépassement à la fois hégélien et nietzschéen.

Non, l’Afrique n’est pas en dehors de l’histoire comme l’a insinué le fameux discours de Dakar et n’est pas recroquevillée sur son passé. Les artistes contemporains africains ont fait leur la modernité, mais une modernité propre et spécifique qui n’entend pas qu’on lui donne des leçons de modernité.

Et si ce festival mondial de Dakar était une réponse artistique au discours de Dakar? Je n’en doute pas une seule seconde. Et une fois de plus, ce sont les artistes qui ont la réponse la plus directe, la plus appropriée et la moins contestable. Alors oui, ma plume frétille sous la neige et j’ai hâte de prendre mon envol pour Dakar où tout mon col secouera cette blanche agonie.

Que la neige soit! (et la neve va)

Dans Chronique des matins calmes le 8 décembre 2010 à 7:02

Neige, ô neige. J’ai passé toute l’après-midi bloqué dans ma voiture à cause de tes flocons. Mais je t’aime quand même. Devant toi, je suis toujours un petit enfant, comme celui que j’étais en débarquant de ma Guadeloupe natale et te voyant pour la première fois, les yeux émerveillés, à travers les vitres de ma grand’tante Justine, morte à 106 ans, ayant vécu soixante ans sous la neige de Saint Rémi-les chevreuse, et puis a décidé, à l’âge de 100 ans, de mourir sous son soleil. Elle était déjà pleine de neige et fatiguée des flocons lorsque que je suis arrivé chez elle avec mon petit soleil. Bien sûr, elle avait oublié l’émerveillement que je raconte dans ce passage de mon livre Ta mémoire petit monde (Gallimard):

Et c’est là qu’un beau jour, je rencontrai la neige. Je n’en crus pas mes yeux. Un matin blanc derrière un vitrage embué.

La neige est tombée ! La neige est tombée ! J’y serais allé m’y rouler toutouni si tante Justine ne m’avait pas forcé à m’habiller. Elle tombait à gros flocons comme dans les illustrés et la campagne s’ornait d’un manteau blanc. Je croyais rêver. J’ai fait une boule de neige et l’ai sucée très goulûment. J’y aurais bien versé un peu de sirop vert, y coulé sa lumière. Raymond m’apprit à faire un bonhomme de neige et Kiki excité bondissait tout autour. Tante Justine, debout dans l’entrebâillement de la porte, regardait bras croisés avec l’air consterné.

En classe, j’ai fait une rédaction sur la neige et j’ai eu neuf sur dix. J’y évoquais le bruit et les pas étouffés, cette impression que la neige ralentissait la marche monde. C’est ça qui m’avait étonné, ce qu’on ne voyait pas dans les petits illustrés. Et puis, le cerisier du jardin a fleuri et suis retourné à Paris.


La lettre d’Audrey Pulvar (parue dans Libération)

Dans 1- Presse le 3 décembre 2010 à 3:12
Animale sauvage
Par Audrey Pulvar 

Ainsi donc, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon. […] Elle serait toujours incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui.

PAR AUDREY PULVAR

Par toi-même. Par toi et personne d’autre, ma fille. Te réaliser. Réussir ta vie par tes combats et peut-être quelques victoires. Ne compter sur personne pour la faire à ta place. Viatique. Héritage d’une grand-mère maternelle partie de rien, sans personne, au tout début d’un XXe siècle plein de fureurs et de cris. Une négrillonne, le terme de l’époque, sans instruction, ni argent, ni aucune de ces ressources si précieuses pour construire une vie, mais dotée d’une détermination consciente cependant qu’à l’ampleur insoupçonnée à s’arracher, s’extirper du malheur tout tracé. Une énergie qui lui permit de modeler à elle seule façon de dynastie sans possessions ni membres illustres mais dont chacun, et surtout chacune, va – dépositaire d’une puissance inaliénable, transmise de génération en génération. Tranquille assurance de la nécessité de s’approprier sa vie, le seul bien qui nous restera jamais. C’est ce legs qui a déterminé chacun de mes choix personnels et professionnels, chaque rupture, aussi, et fonde ce que je crois pouvoir aujourd’hui appeler un parcours. Chemin heurté mais toujours droit. Nids-de-poule, ronces, oasis, menaces et tempêtes : l’indépendance coûte cher. Il n’est pourtant de prix que je ne consente un jour à payer pour elle.

Féministe assumée, revendiquée et prosélyte. Dans la société matriarcale d’où je viens, la question ne se pose même pas. Ce qui m’arrive aujourd’hui ne pouvait donc que faire bondir l’animale sauvage que je demeurerai jusqu’à mon dernier souffle. D’aucunes, d’aucuns, se sont étonné(es) que je déclare comprendre la décision prise à mon encontre. Faire partie d’une entreprise, en être l’un des visages connus, entraîne une obligation de solidarité et de réserve que je sais observer. Ne pas trahir la confiance de gens que j’aime. Professionnellement, ne pas exposer une rédaction entière à un soupçon semble-t-il inévitable, ce n’est pas faire preuve de mollesse, mais de responsabilité. Ne pas apparaître comme l’instrument de telle ou telle chapelle politique, ce n’est pas de l’hypocrisie, mais de l’instinct de survie ! Pour autant, ménager son entourage et modérer son expression n’empêchent pas de penser. Par soi-même.

Ainsi donc – et bien au-delà de mon cas, qui n’est rien au regard des difficultés que des millions de femmes affrontent chaque jour en France – aujourd’hui, une femme serait encore condamnée à penser comme et par son compagnon (remarquez que la question ne se pose jamais pour un couple de femmes). Exerçant le métier qu’elle a choisi, elle serait toujours, au travail et dans la construction d’un raisonnement, incapable de s’émanciper non seulement du jugement dudit compagnon, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour lui. La femme, cet être fragile et émotif comme chacun sait, pas assez autonome pour affronter seule une éventuelle attaque (verbale !) d’un interlocuteur malhonnête, pas assez armée pour faire la part entre sa vie privée et son engagement professionnel ? Un cerveau in-disponible en quelque sorte, parce que colonisé par celui de l’homme qu’elle aime… La question ne concerne pas que moi. Elle est le quotidien de milliers de femmes ayant réussi, à force de travail, à construire une carrière, à exercer des responsabilités, à porter l’image d’une grande entreprise, d’un groupe, d’un parti politique. Un procès permanent en incompétence, manque de maîtrise ou hystérie. Une culpabilisation générale, parfois autoalimentée, à propos de notre prétention à vouloir tout réussir à la fois. Une négation, également, de nos choix, dès lors qu’ils dérangent l’ordre établi. Voyez la démesure des réactions provoquées par le simple refus d’une ministre de dévoiler le nom du père de son enfant. Comme si passer au crible le travail qu’elle a fourni au poste qui était le sien revêtait moins d’importance pour le pays que l’intimité de sa vie de femme…

Non, je ne vis pas dans une bulle, indifférente à la critique ou au questionnement. Oui, je sais que ma vie de personne publique suppose une rectitude privée permanente. Oui, concrètement, aimer un responsable politique n’est pas la configuration la plus simple à gérer pour une journaliste politique. J’ai cru pouvoir être jugée sur pièces… A tort.

Propriétaire de ma vie, de mes pensées et choix. Ainsi me suis-je construite. Avec l’aide d’autres, mais sans avoir rien volé de tout ce que j’ai conquis. Considérée à mon corps défendant comme une manière d’étendard pour tous et toutes les nous autres que je rencontre parfois. Exclus de toutes couleurs et-ou origines sociales. C’est à eux que je m’adresse aujourd’hui. Nous autres, non destinés à la vie que nous avons choisie. Marqués du sceau de déterminismes ineptes, mais porteurs de cet inaliénable désir d’échapper à la dépossession de soi. Humains, debout. Intacts.

 

Libé+26/11/2010

En l’auberge de la Vieille Tour

Dans Pas de catégorie le 22 novembre 2010 à 6:11

Photo Niel Flemming (Auteur du réseau Fence)

Voici un poème écrit en l’auberge de la Vieille Tour qui serait un magnifique lieu de résidence d’écriture. C’est elle sans doute et la conversation avec les iguanes qui peuplent ses jardins qui m’ont inspiré ce poème dédié à la Guadeloupe.

Mon Amérique


Rien ici que la beauté épuise

Versant aux lèvres bleues du ciel

Les douceurs de la brise


Mon Amérique, ma terre aux épaules découvertes

 

Bercé aux rives d’un songe réel

Je rêve au balcon de Baudelaire

D’un Rimbaud noir du bateau délivré

 

En Guadeloupe mon île mon espoir et ma perte

 

D’une mâle armée de plumes libertaires

D’une terre écrite à l’ombre de Saint-John Perse

D’un cygne noir au cauchemar déchiré

 

Mon archipel à la chevelure verte

 

Et que du sol sous l’humus et la herse

Le cygne au soir sa belle palme et la plume

Sur l’horizon des désirs d’alizé

 

Mon île ma sœur  mon cœur qui me déserte

 

Soulève le poids du marteau sur l’enclume

Et sur le sable, la coquille d’un baiser

Et sur l’écume la lumière découverte

 

Ecrit en l’auberge de la Vieille Tour (Gosier) le 19 novembre 2010

Alain Foix

Photo Sarah Dickenson (Auteur du réseau Fence)

Le récit du monde, histoires d’identités

Dans 4- Rencontres/événements le 21 novembre 2010 à 2:14

Tandis que les voiles des derniers arrivants de la route du rhum se profilaient à l’horizon, s’ouvraient les deuxièmes rencontres caribéennes de théâtre associées à la treizième édition du Fence meeting.

Après les discours d’usage prononcés par Bernard Lagier, Président d’ETC_Caraïbe,  Danielle Vendée, sa directrice et moi-même, nous avons demandé à Michel Bangou, ancien directeur de l’office municipal de la culture de Pointe-à-Pitre, éminent homme de culture et référence incontournable de l’action culturelle locale et caribéenne de ces 40 dernières années, de nous brosser un tableau du contexte général, historique et culturel dans lequel nos auteurs invités étaient accueillis. Alors immédiatement les voiles de la route du rhum semblèrent grandir à l’horizon et se rapprocher de l’ajoupa dans laquelle nous étions réunis. Ces voiles de la route du rhum, symboles de la découverte par Christophe Colomb de l’Amérique, reçurent tout à coup un vent contraire, une véritable bourrasque. Quelle  prétention en effet. L’Amérique avait-elle attendu Christophe Colomb pour être découverte ? Ne devrions nous pas plutôt dire : « Et l’Amérique découvrit Christophe Colomb » ? Les indiens caraïbes et toutes ces tribus nomades qui depuis le détroit de Béring  jusqu’au fin fond du Pérou voyaient leur histoire gommée purement et simplement par cette affirmation aussi déclamatoire, incantatoire que réductrice.

photo Sarah Dickenson

Mais ce sont les Africains, transplantés de force dans ces îles paradisiaques où ils connurent l’enfer qui par l’adoption de leurs savoir-faire, de leurs culture, et par le marronnage les mettant sous la protection au cœur sombre des forêts de ces premiers habitants de l’île qu’on nomme ici les vieux-habitants, qu’a perduré et s’est transmise une mémoire, une culture amérindienne en passe de s’éteindre. Empruntant les canoës de la transhumance indienne, nous avons parcouru avec Michel Bangou toute l’histoire de l’arc caribéen en un seul trait. Arc caribéen se retournant vers l’Afrique et tendu par l’Europe, créant une tension dialectique et historique dont nous ne sommes pas encore sortis.

photo Sarah Dickenson

Alors un visage se profile à l’horizon,  celui de Toussaint Louverture le libérateur d’Haïti, suivi d’un autre visage portant bicorne : Napoléon. C’est à ce point que s’ouvrent le dialogue et la question. Il est question de dialectique du maître et de l’esclave, du dépassement nécessaire d’un moment historique dont nous avons encore du mal à sortir. Il est question du pardon, concept difficile sur lequel on s’achoppe et s’oppose. Et derrière lui, l’opposition jamais éteinte entre passion et raison.

L’après midi vient la question de la périphérie. Qu’est ce qu’un auteur périphérique ? Périphérie : mythe ou réalité pour l’auteur dramatique ? L’Europe comme l’enjeu de la périphérie. L’auteur caribéen à la périphérie de qui, de quoi ? Après une brève introduction de ma part touchant à la question de l’opposition entre l’unité centralisatrice du théâtre classique et la multifocalité du théâtre baroque comme matériau contemporain rendant compte de la décentralisation du monde, Oumar Ndao, auteur  et directeur des affaires culturelles de la Ville de Dakar pose la question de l’imagination théâtrale face à un monde dont la réalité dépasse parfois la fiction. Il nous introduit alors au cœur de la question dramaturgique et de sa nécessité sociale et politique. Comment lutter contre le récit du monde qui sous le masque de la réalité et de l’actualité produit une idéologie qui veut s’imposer comme représentation réelle du monde ? Et si ce récit du monde produit artificiellement des identités et des modes d’acceptation de ces identités imposées de manière extérieure, qu’est-ce donc que l’identité véritable ?

photo S. Dickenson

Alors vient la question de l’imagination comme productrice d’identité. A ce point je fais remarquer qu’il est nécessaire et fondamental de distinguer  les données de l’art et celle de la culture. La culture est l’ensemble des connaissances et comportements expressifs et perceptifs à un moment de l’histoire d’une civilisation ou simplement d’un groupe humain. C’est une donnée sédimentée dans laquelle surgit l’art et sur laquelle il s’impose. L’art en ce sens s’oppose à la culture pour recréer de nouvelles données culturelles. C’est une négation déterminée et non absolue puisqu’un individu s’exprime toujours à partir d’un humus culturel. Mais l’art est la dimension même de sa liberté. Il est l’expression d’un sujet qui s’empare des contraintes culturelles pour questionner la culture et par-delà le monde. L’art transcende la culture par sa dimension singulière, mais cette singularité touche immédiatement à l’universel. L’artiste ne doit donc pas se laisser prendre au piège de la culture comme volonté de le soumettre à l’identité collective. L’artiste qui se réfère unilatéralement à sa culture comme matrice indépassable de son œuvre produit bien plus de l’idéologie que de la création artistique. C’est un agent de la folklorisation de sa culture donc de son inertie de sa mise en bière.

Le soleil couchant et la danse déferlante des vagues sur la plage ont clôt ce débat d’ouverture dont la richesse toujours renouvelée au cours des débats suivants, ne fut jamais démentie. Hélas, un problème informatique m’empêcha comme je l’avais promis, de tenir la chronique de nos rencontres. N’ayant pas pris de notes, peut-être y revendrai-je lorsque ma mémoire me donnera le feu vert pour rendre compte aussi fidèlement que possible de nos échanges.

Société d’auteurs

Dans 4- Rencontres/événements le 13 novembre 2010 à 9:40

L’idée m’est venue dans la douceur d’un beau matin d’automne 2008 à Timisoara après une longue soirée abusée de vodka.  Une idée aussi improbable que cette brume légère qui couvre les matinées de la rivière Bega coulant en contrebas. « Et si on organisait une réunion FENCE en Guadeloupe ? » J’ai senti comme un léger flottement dans l’assistance. Les yeux tournés vers moi disaient « Il divague, la vodka est tenace. » Mais toutes les bouches comme une seule femme m’ont dit « oh oui ! Quelle bonne idée ». Me voilà pris au piège. Je me connais, moi et mon horreur de reprendre ma parole. Elle était dite, la messe, et il n’y avait plus qu’à…  en sortir.  Un beau pari, un vrai défi. Mais qu’est-ce qui m’a poussé à penser ça ? De Londres à Paris, d’Istanbul à Timisoara et de Chemnitz à Glasgow, tous ces meetings de FENCE auxquels j’ai assisté, sont comme de vastes salons littéraires, nomades et  informels où se convoque la différence au cœur de l’unité plurielle de l’acte d’écrire pour le théâtre. Une manière européenne de faire société. C’est ça. FENCE est une société d’auteurs qui n’a pas pour objet de défendre des droits, qui ne revendique rien, rien d’autre que cette liberté fondamentale d’écrire, d’écrire non pour la société, mais dans la société, au cœur battant de la Cité. FENCE par son action fait exister l’auteur comme fait social. Il y reprend corps et chair, il échange et il transmet par voie orale. Le théâtre est une écriture de l’oralité, un chant à plusieurs voix qui s’écoutent entre elles et se confrontent. Tout le contraire de la posture autistique dans laquelle le sens commun enferme l’auteur qui parfois se laisse prendre à ce piège narcissique. Et justement, si l’on va quelque part, c’est pour rencontrer quelqu’un. FENCE est en soi un symbole ou plutôt la moitié du symbole qui est originellement une demi -pièce de poterie qui nous permet en la réunissant avec celui qui porte l’autre moitié de reconnaître celui qu’on cherche. L’autre moitié pour moi n’était d’emblée pas seulement la Guadeloupe, mais son environnement, toute la Caraïbe dont la seule rencontre en un seul point de tous ses éléments est en soi un symbole.

Il y avait, à ma connaissance, une association nommée ETC_Caraïbe (et dont précisément je fus un lauréat du concours qu’il organise annuellement) qui s’était donnée pour mission de mettre en valeur la richesse de l’écriture théâtrale contemporaine de la Caraïbe. Un saut en Guadeloupe, et voici la chose conclue : nous allions organiser dans le cadre de leurs secondes rencontres caribéennes, un meeting FENCE qui opérera la rencontre entre un continent et un archipel d’écritures. L’idée était là, mais il y avait loin encore de la coupe aux lèvres. Il nous fallait un lieu, un lieu d’excellence et en même temps qui autorise une résidence d’écrivains sur une semaine avec des lieux de travail, de rencontre, de débats. Un simple appel au propriétaire de l’Auberge de la Vieille Tour qui soutient déjà les actions caribéennes de ma compagnie Quai des arts, et la chose est faite : notre premier partenaire financier et technique, et pas des moindres, était trouvé. ETC_Caraïbe gérait l’approche des caribéens et moi, je devais organiser la venue d’auteurs en provenance de toute l’Europe. Il fallait trouver les moyens institutionnels pour ce faire.

On parle de société d’auteurs. Qui d’autre que la Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques (SACD) était par son action culturelle la plus immédiatement à même de nous aider. Cela fut fait avec la grâce qu’on connait aux jeunes femmes responsables de ce secteur de la SACD. La Ville de Paris, saisie par cette idée de recevoir les fruits de notre travail caribéen au cœur même de Paris, la ville la plus caribéenne d’Europe, nous apporta sa contribution, puis ce fut au tour du Ministère de l’Outre-mer de soutenir cette action outre-mer. Le tour était joué. J’avais enfin les moyens de mon rêve roumain du bord de la Béga. Drôle comment une idée un peu farfelue devient réalité. J’ai le sourire aussi large que le lagon en contrebas. Je me prépare à recevoir à l’aéroport mes vingt écrivains encore tout étourdis de turbulences et qui n’ont jamais encore posé le pied  sur ma terre natale. Et je me demande au fond si c’est pour eux ou pour cette terre là que pendant ces deux années je me suis acharné à arrimer ce rêve. Les deux sans doute, mon général.

Enfin, puisque la route du rhum est terminée et que les marques de toute espèce reprennent la mer, il n’y a pas de raison de ne pas hisser en bas de cette page les couleurs de tous nos partenaires. Quelques logos sans logorrhée, et plus un mot. Voila : le rideau se lève sur le 13ème meeting de FENCE et sur les 2ème rencontres caribéennes de l’écriture théâtrale.

Pipirit chantant

Dans Chronique des matins calmes le 13 novembre 2010 à 11:53

C’est toujours, quoi que j’en dise, une émotion. Une émotion qui se lève là, au cœur de moi sitôt que sous l’aile blanche se dessine l’aquarelle des eaux bordant les côtes tout en dentelles de ma Guadeloupe. Qui se lève là, au premier choc du train d’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport Pole Caraïbe. Et cette puissante décélération dans le sifflement des turbines des rétro réacteurs qui vous écrase et vous fait tout petit, vous met en culotte courte. Et quand je sors, je ne suis pas au cœur de l’agitation climatisée de cet aéroport ultramoderne. Non, je descends là, par une passerelle branlante, dans le souvenir encore vivace du vieil aéroport du Raizet, recevant une nouvelle fois la bouffée de chaleur d’une île qui me prend dans ses bras. Et toujours mes yeux se lèvent là-haut vers les badauds du belvédère venus admirer ces fabuleuses machines à s’envoler qui déposent là leurs rampants à deux pieds encore tout étourdis, tout égarés. Toujours sans le vouloir, mes yeux recherchent des silhouettes qui reviennent du passé. Aurèle, toujours-là, toujours-là et à ses bras ma mère toute belle et jeune et en dentelles et chapeau blanc qui bat des ailes sous l’alizé. Elle n’est pas là, bien-sûr, elle est trop vieille maintenant et je la prie de laisser sa voiture, c’est moi qui la rejoins là bas, au bord de mer, au-dessus de l’église, sur les hauteurs ventées de la ville de Sainte-Anne. Et puis toujours le même rituel. La longue conversation dans le chant des grillons et des nouvelles de la famille et celles du voisinage, de madame Poumba et ses 97 ans au rire toujours tonitruant qui fait vibrer les planches de sa vieille case. On pleure une disparue, celle du coin de la rue. « Je l’ai vue le matin, elle était tout sourire et le soir elle nous a quittés avant même d’arriver à l’hôpital. Tu comprends ça, toi ? » me dit ma mère. Et le rétro freinage n’en finit pas de me faire tout petit. Et je suis avec elle dans ce salon mal éclairé. Sur la table, des lampes portatives. « C’est pour les coupures de courant et en cas de cyclone », m’explique-t-elle. Puis vient le temps des questions. Elle ne comprend pas bien l’intérêt de faire venir 40 écrivains dans un hôtel pour s’entretenir de littérature et de théâtre. Mais c’est bien quand même puisque je suis là. « Et ça ne te coûte pas de l’argent, j’espère ? ». « Mais, non, maman, mais non, rassure toi. » Elle allume la télé et, derrière elle j’ai encore rétréci. Ils passent une émission de variété à l’occasion du sommet de la francophonie en Suisse. Des chansons françaises des années 70. Joe Dassin et Nana Mouskouri, Claude François et Nino Ferrer. Les idoles de ma petite mère émue. Et on est là comme autrefois, comme dans cet HLM de Bondy Nord à regarder le Palmarès de la chanson avec Guy Lux.  C’est sa culture comme on dit et je respecte. Je la regarde s’endormir devant son vieux téléviseur et je l’embrasse sur le front avant de monter dans ma chambre.

J’écris ces mots au pipirit chantant, à l’aube (littéralement à l’heure où chante le coq). Sur  un ciel sombre aux multicouches vermeil, moutonnent des nuages noirs qui peu à peu rosissent. C’est drôle ici comme chaque matin est un vieillard semblant sortir du plus profond du temps pour peu à peu se déplisser et donner vie à la jeunesse d’un jour nouveau.

Glasgow sur scène

Dans 2.4- Théâtre, 3- Spectacle vivant, 4- Rencontres/événements le 8 novembre 2010 à 12:10

Glasgow (bridge)

Les artistes sont sans doute les meilleurs ambassadeurs de leur pays, pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté.

Les rencontres organisées par l’IETM (Informal European Theater Meeting) ou par FENCE, réseau d’auteurs auquel j’appartiens, ont pour objet de créer des ponts enjambant les frontières culturelles, politiques, sociales, afin que les individus porteurs de leurs horizons dialoguent, se questionnent, communiquent des informations pouvant aider non seulement à la production et à la diffusion (c’est l’aspect marché) mais aussi à la réflexion sur son propre travail, le cadre de sa créativité, et à la compréhension de l’autre, une meilleure appréciation de son horizon esthétique.

Dire des artistes qu’ils sont des ambassadeurs pourrait être reçu au mieux comme un poncif dont le danger réside dans la légèreté d’une telle affirmation qui pourtant porte à conséquence, au pire comme un postulat qui du point de vue du politique fait des artistes leurs vassaux et de l’art un objet de marchandisation et un outil politique (deux dimensions que l’on retrouve dans la notion de « vitrine culturelle à l’étranger»). Il est donc clair qu’il faut porter une attention toute particulière à la deuxième partie de la proposition : « pour autant qu’ils s’expriment en toute liberté ».

Un artiste est d’abord un citoyen et un individu qui exprime un point de vue personnel. Ce point de vue est forcément le produit d’une analyse critique. Critique au sens de réflexion distanciée prenant en compte les paramètres d’une situation, d’un événement. Il n’y a pas meilleure manière de comprendre un pays qu’à travers le regard critique d’un de ses ressortissants. L’artiste est un être social et l’art dont il est porteur porte en lui l’essence même d’une dimension de la société. L’art n’est pas nécessairement en soi social mais il exprime une relation au social et questionne en ceci la cité.

Rien de plus européen donc que ces meetings d’artistes européens qui, à leur manière construisent une Europe faite d’individualités, de diversités, et de volonté de mouvement vers l’autre.

Ces rencontres FENCE, les douzièmes du nom, organisées à Glasgow dans le cadre de l’IETM, par  le Playwrights’ Studio of Scotland dirigé par la charmante et dynamique Julie Ellen, fut comme les précédentes, passionnantes. Il fut question d’identités et de séparation artificielle des nations. Des Tchèques et des Slovaques, nous ont parlé de leur ancien pays commun : la Tchécoslovaquie. L’Afrique aussi était présente et on entendit parler de néocolonialisme dans la manière dont est organisée la diffusion européenne des œuvres et des artistes africains. Nous nous sommes lu, comme d’habitude, nous nous sommes traduits, nous avons bu et dansé et partagé nos rires et, pour certains nous nous sommes donnés rendez-vous en Guadeloupe dans une semaine et pour d’autres à Stockholm au début du printemps prochain.

Alors ne pas croire que la pluie écossaise sur Glasgow soit porteuse de frimas et de claquements de dents. Elle est comme la douche du même nom. Elle cache entre ses gouttes une chaleur étonnante…

L’auberge de la Vieille tour, partenaire de notre meeting d’écrivains de théâtre

Dans 4- Rencontres/événements le 30 octobre 2010 à 3:37

En 2008, l’Auberge de la Vieille Tour à Gosier (Guadeloupe), a initié un partenariat avec ma compagnie Quai des arts, à l’occasion de la tournée antillaise de ma pièce “Pas de prison pour le vent”. Le meeting des écrivains de théâtre du monde et de la Caraïbe regroupant les auteurs du réseau Fence piloté par Quai des arts et celui, caribéen, d’ETC_Caraïbe, fut l’occasion du renouvellement de ce partenariat.


Après la Route du Rhum, l’Auberge de la Vieille Tour accueille pour une semaine les 40 écrivains de ce meeting et leur offre des conditions exceptionnelles de travail en ateliers, de réceptions et de rencontres avec le public de la Guadeloupe.

Pouvait-on rêver d’un plus bel écrin pour un travail d’imagination collective, pour des débats littéraires et scéniques, et pour des rencontres approfondies entres diverses personnalités venant d’horizons si différents? Pouvait-on offrir aux invités européens et non caribéens une meilleure image des Antilles?

Certes, nous ne resterons pas enfermés dans ce cadre luxueux et nous irons rencontrer le monde dit réel, les gens, “les vrais” gens, les lieux, les faubourgs de Pointe-à-Pitre, et bien entendu, nous parlerons du contexte social et historique très particulier de la Guadeloupe et des Caraïbes. Car les auteurs de théâtre, et ceux de Fence en particulier, n’écrivent pas dans une tour d’ivoire et se confrontent à la réalité du monde.

Le sujet sur lequel nous travaillerons et écrirons collectivement: “tremblement de terre” en témoigne amplement, mais aussi le thème global de cette rencontre qui est “écrire en périphérie”.

Mais l’implication d’un tel établissement rattaché au groupe Sofitel est suffisamment rare et précieuse pour ne pas en parler. Notre résidence en ses lieux est une des concrétisations de sa volonté de n’être pas seulement un espace d’accueil et de résidence luxueux, mais également une plateforme avancée de visibilité culturelle de la Guadeloupe et du monde caribéen.

Cher blog

Dans 2.4- Théâtre, 4- Rencontres/événements le 30 octobre 2010 à 12:11

Mon cher blog, je t’avais oublié. Abandonné comme une épave au milieu du silence agité du vaste webocéan. Vide de tout mot nouveau et charriant le souvenir des mots anciens. Presque deux mois déjà. Mais je dois t’avouer que tu ne m’as pas manqué. J’étais ailleurs et libéré du goût d’écrire et même, disons le franchement puisque nous y sommes, du goût de lire. Plus une trace de cette drôle d’addiction qui m’entraînait chaque matin devant le clavier de mon ordinateur pour jouer cette étrange musique qui s’écoute par les yeux et fait danser les mots. Fini ce besoin pressant de communiquer presque en direct mes sentiments, révoltes, enthousiasmes, passions et pensées pêle-mêle à des lecteurs sans nom et sans visage que j’imagine de l’autre côté du masque anonyme de mon écran d’ordinateur. Pourtant, ils restent toujours là, peut-être les mêmes, peut-être d’autres, mais en bon nombre très régulier, comme en atteste ton outil statistique, venant se cogner à la page vide du jour ou butiner toutes les archives. Cela a quelque chose d’à la fois rassurant et inquiétant. Par toi, je me suis fait des amis comme on dit sur facebook, c’est à dire des relations virtuelles qui parfois sortent de cette virtualité pour réellement communiquer en se donnant un nom, un visage, des pensées vraies, des sentiments aussi, et puis s’effacent un temps pour parfois revenir. Ce n’est pas toi qui m’a manqué, mais eux sans doute, ces anonymes lecteurs qui prennent forme, une forme spectrale dans le graphique du spectrogramme de statistiques. Ils étaient mille, deux mille, trois mille et parfois plus en fonction des moments, des titres et de l’actualité. Et au milieu du nombre, des permanents et des fidèles. C’est pour eux que j’écris sans doute. Ecrire c’est bien plus qu’un simple acte solitaire. C’est une manière d’offrir et partager toute l’épaisseur d’une solitude. Ecrire c’est être seul, mais on écrit pour ne pas l’être. Tu ne m’as pas manqué, cher blog, mais si je reviens à toi et reprends pied sur ton pont délaissé, c’est que sans doute, comme le vent se lève, le goût de l’écriture reprend possession de moi. Pourquoi? Sans doute comme disait ma grand-mère, il y a un temps pour tout. L’action avait mangé l’écrit. Pourtant c’est pour l’écrit que j’étais en action. Action de produire la mise en scène de ma nouvelle pièce “Rue Saint Denis” qui sera créée le 3 février 2011 à la scène nationale de la Guadeloupe et reviendra à Paris pour être jouée au Théâtre de l’Epée de bois de la Cartoucherie de Vincennes. Action aussi, entre autres, d’organiser une rencontre inédite en Guadeloupe en l’Auberge de la Vieille Tour entre 20 auteurs de théâtre d’Europe, mais aussi du Sénégal et du Bélarus, et 20 auteurs de la Caraïbe venant d’Haïti, de Cuba, de Sainte-Lucie, de la Jamaïque, de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique. 6 jours qui feront trembler le monde puisqu’on écrira tous ensemble sur le thème “le tremblement de terre”. Six jours qui promettent d’être passionnants et qui méritent bien que j’aie passé autant d’énergie à les organiser en collaboration avec une autre association de promotion de l’écriture théâtrale de la caraïbe (locale celle-ci): ETC_Caraïbe.  Ce sera bientôt: du 14 au 20 novembre 2010. Et, promis, cher blog, j’en ferai part à tes lecteurs.

Alain

Merci Jenny

Dans Chronique des matins calmes le 9 septembre 2010 à 4:15

Jenny Alpha nous a quittés hier à 13 heures, au moment de sa sieste. Peut-être avait-elle pris comme à son habitude son petit verre de punch avant de nous quitter en douceur, cette douceur même qui fut l’étoffe de sa vie, une vie de cent ans. Je l’espère bien.

Il y a peu de temps, dans ces mêmes colonnes, j’avais célébré son centième anniversaire. Que dire de plus? Le bonheur d’avoir connu et fréquenté une personne si belle, si riche, si oxygénante. Celui d’avoir travaillé avec elle et d’avoir fait graver sa voix lisant un de mes textes. Celui d’avoir même dansé avec elle et partagé chez elle ce verre de punch en écoutant ses belles histoires du temps longtemps.

Jenny, tu étais un amour, et on t’a tant aimé et admiré.

Tu nous quittes en laissant derrière toi ton sourire ineffaçable, comme celui du chat d’Alice.

Ce sourire là, plein de tendresse et de malice, nous le gardons en nous, il nous aide à vivre.

Et dans notre ciel cette lumière, comme ces étoiles qui nous éclairent bien lontemps après qu’elles se soient effacées.

Merci Jenny pour ce que tu as été.

Fermez la parenthèse

Dans Pas de catégorie le 25 août 2010 à 6:34

Tout lâcher! Se laisser envahir de la tête jusqu’aux pieds par la flemme, champignon léthargique, et bailler aux corneilles en suivant d’un œil vide l’andante des nuages. Fleur aux dents suçotée par la tige, et son suc caresse un palais de paresse. S’endormir en l’herbe fraîche,  penser  rien, oui à rien, à rien surtout à rien. Des pensées qui s’envolent et que rien ne retient. Des pensées, des nuages, nées de vous,  libres de vous, nées du ciel, mais libres de tout ciel. Des pensées délivrant de l’action de penser. Tous muscles détendus, s’envoler, bras et jambes écartés, dos au sol, parachutiste à l’envers, si ce n’était la pesanteur. Vous chutez immobile, vers le ciel vous vidant de son bleu qui vous borde, vous déborde. Rien à dire, rien à faire, respirer et sentir cette vie  qui emplit la parenthèse infinie d’un instant. C’est la vacance, tellement plus puissante, odorante au féminin singulier, singulier, forcément singulier. C’est fini. Parenthèse refermée et bouclée telle une valise de retour. Pourquoi est-elle toujours plus lourde au retour ?

L’amour

Dans Pas de catégorie le 24 juillet 2010 à 10:17

L’amour? Le rêve brisé d’un miroir.

A.F.

Rue Saint Denis en Avignon

Dans Pas de catégorie le 22 juillet 2010 à 11:41

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Ci-dessous la lettre que j’ai adressée à l’association Ecrivains Associés au Théâtre qui m’a invitée au village d’Avignon OFF, à faire la lecture de ma nouvelle pièce Rue Saint Denis (en création pour le 3 février 2011 à la scène nationale de la Guadeloupe et reprise le 24 mars 2011 au théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes, voir affiche ci-dessus). La publication de cette lettre a pour objet d’éclairer le lecteur sur les conditions réservées aux auteurs dans le réseau de diffusion du théâtre français.

Bonjour à tous Je souhaite faire un bref compte-rendu de mon expérience de lecture à Avignon.Tout d’abord, je voudrais remercier Pierrette pour cette excellente initiative qui devrait pouvoir se développer à certaines conditions. Concernant la lecture de ma pièce Rue Saint Denis, je puis affirmer que cela fut une expérience finalement positive pour les raisons suivantes :La salle était pleine, le public attentif malgré les conditions pour le moins difficiles, et les comédiens contents de leur prestation. La presse était là puisque France télévision est venue filmer et nous interviewer.  Les objectifs que nous nous étions fixés étaient pleinement atteints à savoir : tester ce texte en production devant un public, pousser la lecture en condition de représentation plus loin que nous ne l’avions fait dans nos séances de lecture sur table. Enfin, last but not least, profiter de ce temps singulier pour nous connaître mieux, boire, dîner ensemble, parler de choses et d’autres. Car une pièce de théâtre ce n’est pas seulement un texte, des comédiens et des personnages, mais des hommes et des femmes qui se rencontrent et vivent une aventure théâtrale commune. C’est une troupe, même si comme c’est malheureusement le cas généralisé, elle existe de façon éphémère. Le spectacle vivant, c’est d’abord cela, une histoire d’hommes et de femmes. La représentation est la face émergée d’un iceberg qui s’élève sur une structure plus profonde faite d’écoute et de connivence. A défaut de respecter cette dimension humaine, nous avons des œuvres qui ne déploient qu’une surface lisse, une esthétique apollinienne, une expression formelle voire maniériste. On en voit trop en ce moment. Pour le reste, il me semble illusoire d’espérer que les programmateurs se déplacent pour écouter une œuvre en lecture. Nous ne sommes plus du temps des directeurs artistiques qui, dotés d’une profonde culture, d’un jugement sûr et surtout d’un vrai courage, prenaient le risque d’un texte, d’un artiste inconnu, d’un projet. Il en reste quelques uns, bien heureusement, mais nous avons surtout affaire à des programmateurs, c’est-à-dire à des gens qui programment en fonction de l’idée qu’ils se font de « leur » public, de la réception par le public présent du spectacle qu’ils sont venus voir, de la médiatisation du spectacle (pas n’importe quel média, bien-sûr) et de la réputation du metteur en scène (l’auteur, c’est très secondaire), sans compter bien-sûr le phénomène grégaire toujours présent : je fais comme tu fais, c’est mode. Et bien-sûr, on confond en permanence mode et modernité. Ce jugement qui s’applique de façon générale, résulte à la fois d’une analyse des questions de la diffusion (je fus moi-même directeur artistique de lieux de création et de diffusion) et de la connaissance d’un milieu. Il est certainement injuste pour beaucoup qui font un vrai travail (mais on les connaît et on les applaudit). Il ne reste qu’à espérer que de nouvelles conditions de politique culturelle viennent les soutenir et grossir leur rang. On peut rêver. Et c’est une raison de plus de continuer comme le font les EAT à être présents là où ils sont et je réitère mes félicitations à Pierrette Dupoyer et aux EAT. Passons aux choses qui fâchent. Si j’ai des raisons d’être satisfait, je pense que je le dois essentiellement au fait que j’ai inscrit cette proposition dans mon processus de production et que cela a eu un coût intégré dans la production. La communication et la relation publique et médiatique ont eu leur effet, mais cela aussi a un coût. Je pense donc que l’initiative fut nécessaire et pas suffisante. D’autant que les conditions réelles d’accueil proposées par Avignon off furent réellement déplorables : une petite salle sans confort, surchauffée bien qu’accolée à une énorme centrale d’air conditionnée qui faisait un bruit de tous les diables. Un lieu mal signalé, une réception mal informée, ce qui a eu pour effet d’égarer des spectateurs qui ont fait l’effort de venir. Beaucoup sont arrivés avec près de 20 minutes de retard pour ces raisons. Certains se sont carrément perdus et nous ont rejoints à la fin. Beaucoup se sont plaints et je répercute ici leur plainte. Certains, public et artistes ont même parlé de scandale et de « foutage de gueule ». Sachant la bonne volonté de ceux qui ont eu cette initiative, je ne dirais pas cela. Mais je déplore qu’une fois de plus, les auteurs soient ainsi traités et mis symboliquement dans un placard. Lorsque les comédiens sont entrés dans ce lieu, ils ont fait « gloups ». Je dois ici les féliciter pour le courage dont ils ont fait preuve dans des conditions de lecture si difficiles (chaleur, bruit environnant et surtout porte qui grince en permanence avec des entrées et des sorties intempestives). En conclusion, je dis que oui, il faut renouveler cette expérience. Oui, Pierrette a eu raison de nous la proposer, et non, plus jamais dans ces conditions. Il faut imposer à Avignon off des conditions au moins honorables (et non honteuses) pour que des auteurs qui sont le cœur du théâtre, puissent à Avignon présenter leurs œuvres en lecture, même s’ils ne sont pas parrainés par d’honorables institutions comme la SACD. Comment l’imposer, c’est la question. Faudrait-il que les EAT disposent d’un vrai budget pour ce faire ? Autre question. Je suis prêt à en débattre. Voilà ami(e ) s auteur(e )s, ce que je tire de cette expérience qui est au final positive pour moi.. Je sais que d’autres n’ont pas eu la même chance que moi. Bonnes vacances, et à la rentrée.

Alain Foix

La vie

Dans Pas de catégorie le 21 juillet 2010 à 11:15

Il n’y a pas d’autre rêve que la vie

A.F.

Les dieux du stade anal

Dans Chronique des matins calmes le 21 juin 2010 à 10:54

J’ai chaussé mes premières pointes de sprint au stade de Bondy. C’était un pauvre petit stade en cendrée  à peine plus plat qu’un champ de patates, bordé d’une tribune de guingois sous laquelle se trouvaient les douches et les vestiaires avec son habituelle ambiance virile parfumé d’effluves amoureuses émanant des vestiaires des filles jouxtant ceux des garçons. De l’autre côté de la piste, l’espace non mixte du terrain de football d’où nous provenaient des cris, des invectives et des injures. Ce stade est situé près du centre de la ville, de l’autre côté du canal de l’Ourcq et de la nationale 3 qui coupe Bondy en deux. Au nord, les quartiers aujourd’hui dits sensibles, au Sud le lycée, les administrations, les zones pavillonnaires, la gare. Nous venions du Nord, Aziz, Ali, les frères italiens Enzo et Vincent P., Michel W. (un colosse blond, ancien chef de bande redouté de tous), Martial (un Martiniquais mutique et ceinture noire de karaté) et moi. Nous y rencontrions tous ceux qui venaient du centre et du Sud, notamment un certain Jean-Claude S., poète adolescent de son état, fils du concierge du collège d’à côté. Est-ce son humour élevé sur son adoration de Rabelais, son allure de barde gaulois sautant allègrement, cheveux blonds au vent, au-dessus d’une barre  placée à deux mètres de hauteur dans un style inénarrable et en fosbury flop, ou la présence à ses côtés de sa magnifique sœur aux yeux d’or et aux jambes de gazelle, qui déclenchèrent une immense sympathie et une amitié immédiate ? Toute cette bande hétéroclite se retrouvait à l’échauffement courant à petits trots autour du stade et conversant comme autour d’une tasse de thé. Aux abords du terrain de football, les cris et invectives, les disputes incessantes des footballers nous faisaient sourire d’un sourire entendu. « Pauvres ploucs » entendis-je dire un jour. Nous le pensions très fortement. Nous avions, je dois l’avouer, un fort sentiment de supériorité, nous qui en silence, l’un dans sa cage de lancers, l’autre sur son aire de saut, et moi dans mes starting-blocks face à mes dix rangées de haies, perfectionnions notre geste pour la seule beauté et l’efficacité du geste. Pas de faute à rejeter sur l’autre, pas de triche, pas d’à peu près, pas de hasard, juste le geste, sa justesse ou son erreur. Juste nous même face à nous même et notre entraîneur. Répéter, toujours répéter le geste. L’affiner pour trouver son eau comme il se dit d’une pierre précieuse. Nous nous sentions au-dessus de cette boue dans laquelle des garçons aux pattes courtes et shorts longs se chamaillaient. Les seigneurs du stade en quelque sorte. Nous travaillions la grâce, ce « je ne sais quoi » qui faisait notre distinction, notre noblesse. Et, pour marquer cela, entre deux séries d’efforts, nous sortions parfois ostensiblement nos livres de littérature et de philosophie pour les potasser à l’ombre des gradins. Nous n’aimions pas le football. Non pas le sport en soi, mais ce qu’il exprimait comme vulgarité, comme bassesse, l’esprit de gagne pour la gagne, et déjà l’esprit mercantile qu’il apportait sur le stade. On y entendait parler d’argent et cela nous choquait nous dont le sport à l’époque n’était qu’affaire d’amateurs du plus bas au plus haut niveau mondial.

L’athlétisme pour nous était une école de vie, un terrain de construction d’adultes et de citoyens en devenir. Toutes les composantes sociales de la cité s’y retrouvaient et notre sentiment de noblesse n’exprimait pas celui d’une caste, d’une classe ou d’un clan, mais celui d’un esprit, d’un goût partagé pour  la beauté, la poésie et pour  l’intelligence du geste humain. Le phénomène hooligan appartient à l’esprit du football, non à celui de l’athlétisme ou du rugby, autre sport noble que j’ai pratiqué. Je dis noble pour dire désintéressé, au-dessus de la vulgate de l’argent, du chauvinisme ou du nationalisme. Le football en cela représente tout ce que je déteste : la flatterie des plus bas penchants humains. Non pas sport populaire, mais populiste. Pourrait-il en être autrement ? Bien-entendu. Mais c’est au plus bas niveau que cela doit commencer, à celui de la formation de base. Les responsables ne sont pas les gosses qui jouent mais leur encadrement. Je  me souviens qu’au Paris Université Club notre entraîneur nous vouvoyait et parlait un langage châtié, presque précieux. Sans aller jusque là, l’apprentissage du respect de l’autre, de la morale du sport et du respect absolu des règles, y compris langagières, me semble la base de tout encadrement sportif. Or il suffit de mettre le pied sur un terrain de football pour comprendre, en entendant parler les entraîneurs, qu’on est loin de la noblesse du geste sportif. Ce qui arrive aujourd’hui à l’équipe de France qui se met à ressembler à son public n’est qu’une conséquence  du manque de respect du sport comme art. Art au sens du XVIe  siècle, ou à celui de Malraux rapporté au geste sportif : “Le sens du mot art est tenter de  donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. ” Les footballers de haut niveau ont pu jusqu’au tournant des années 80, porter cet esprit là dans la représentation sociale car ils étaient encadrés par des dirigeants qui avaient une certaine conscience de la force symbolique du comportement de leurs sportifs. Mais dès lors qu’un Président de la République ou encore l’ensemble des médias se permettent de parler comme un hooligan, les verrous sautent. Le journal l’Equipe en est un bel exemple. Le rôle d’un grand média est-il de rapporter tel quel et d’étaler en pleine page des mots grossiers sortis des urinoirs d’un vestiaire ? Est-ce de l’information ? On n’aurait pas pu imaginer cela il y a encore quelques années. Non, monsieur Finkielkraut, ne vous déplaise. Ce n’est pas un problème de cités, mais celui généralisé du populisme et de la vulgarité générale dont l’exemple est donné au plus haut, qui fait la déliquescence de la nation française dont l’équipe de France n’est que le porte drapeau. Nous sommes aujourd’hui dans une grande mascarade, c’est-à-dire le lieu où sans distinction se confondent le haut et le bas, le cul et la tête. Alors, retravaillons s’il vous plaît et pour le bien de notre société toute entière cette dimension de la distinction qui fait la noblesse du sport et par extension celle des peuples qui la pratiquent.

L’ALBAUME!!!

Dans En chantier le 10 juin 2010 à 9:29

Chers amis et lecteurs, voici un cadeau! Il s’agit des deux premières chansons écrites par Patrick Lanjean et moi-même qui constitueront notre premier album. Album de chansons dont le thème central est la condition féminine à travers le monde. Un albaume au coeur. Attention, ceci n’est encore qu’une maquette, mais déjà bien avancée. Nous cherchons encore des bienfaiteurs pour nous aider à le produire et le diffuser. La première chanson, Pas un oiseau, est dédiée à Atefeh Rajabi, jeune iranienne de 16 ans pendue haut et court par les mollahs en haut d’une grue (une grue de chantier, pas un oiseau) pour avoir embrassé un garçon dans un parc. La seconde raconte l’histoire d’Eléonore, jeune femme du Nord, amoureuse d’un immigrant sans papiers refoulé à la frontière.

Voix : Magaly Carlhant

Piano : Sébastien Rodallec

Prise de son : Kenan Trevien

Bonne écoute, et n’hésitez pas à faire part de vos impressions sur ce blog.

Les deux premières (maquette)

image Nelson Foix

Cliquez sur les titres pour écouter les chansons

Pas un oiseau

Pas un oiseau

Paroles Alain Foix, Musique Patrick Lanjean

Une grue s’élève, pas un oiseau

Au voile léger du levant

Les hommes s’éveillent en rêvant

C’est une potence, pas un oiseau

O Atefeh de Teheran

O Salammbô de tous les temps

Refrain

Tu danses, tu danses encor au gré du vent

Du ballet blanc des innocents

O Atefeh de Téhéran

Tu danses, tu danses encor au gré du vent

Au voile léger du levant

O Atefeh de Téhéran

Une grue s’élève, pas un oiseau

Au bout du bec c’est une enfant

Pendue pour aimer tendrement

C’est une potence, pas un oiseau

O Atefeh de Téhéran

Qui n’avait pas encore seize ans

Refrain

Une grue s’élève, pas un oiseau

Tes juges ont fouetté ton amant

Violé ton corps adolescent

C’est une potence, pas un oiseau

O Atefeh de Téhéran

Ainsi va la vie en Iran

Refrain

Atefeh Rajabi, 16 ans, pendue haut et court à une grue à Téhéran

Eleonore

Eléonore

Paroles d’Alain Foix, musique de Patrick Lanjean

Elle, Eléonore, et lui échappé du Bosphore

Elle, Eléonore, et lui sans papiers sans passeport

Ali avait fui son pays

Et elle attendait son ami

Rêvant de lui au fond du lit

Mais lui dans les bras d’infamie

Elle, Eléonore, et lui échappé du Bosphore

Elle, Eléonore, l’aimait, d’un amour si fort

Ali avait eu la folie

D’aimer un amour à Paris

Car il ne faut pas être épris

Sans papier ou sans sauf-conduit

Elle, Eléonore, et lui échappé du Bosphore

Elle, Eléonore, l’aimait et espérait encor

Ali, aux frontières fut pris

Frappé manu militari

Car les lois de notre pays

Ne sont pas celles de la vie

Elle, Eléonore, et lui échappé du Bosphore

Elle, Eléonore, l’aimait d’un amour si fort

L’amour sans passeport a péri

Battu comme le pain qu’on pétrit

Longtemps elle attendit l’ami

Mourant dans une soute à Orly

Elle, Eléonore, et lui, échappé du Bosphore (repet ad lib)

Ne pas être épris sans papier

Sans mot dire

Dans Pas de catégorie le 8 juin 2010 à 11:23

Ici une colonne de silence pour parler sans mot dire de ceux qui n’ont pas de visage visible sur une feuille de papier.

Karl Marx Ville

Dans Chronique des matins calmes le 31 mai 2010 à 4:41

Voilà que se termine pour moi ce joli mois de m… pluvieux et venteux, gai comme un après-midi de toussaint, dans le train poussif qui me ramène à Dresde au rythme d’un sénateur en provenance de Chemnitz. Chemnitz anciennement dénommée Karl Marx Stadt (Karl Marx Ville), ville de l’ex RDA dans laquelle se produit un charmant festival de théâtre. L’arrivée à Chemnitz en plein début d’après midi est saisissante. Personne dans la rue, de vastes places et d’immenses avenues vides. Cà et là un vieillard trottinant, courbé sous le poids du passé, un chien errant et pensif perdu sans son mur, qui ne sait où pisser, un punk blond dont la coupe d’iroquois coupe le crâne en deux hémisphères, soleil triste cherchant son horizon d’Est en Ouest et en quête d’un futur après la mort du futur. Au centre de la ville, un buste monumental de Karl Marx, seule présence qui s’affirme vraiment, une fierté verticale derrière laquelle est gravé en français dans le marbre : « prolétaires de tous pays, unissez vous ».

Au-delà du surréalisme, nous sommes ici dans l’espace métaphysique d’une peinture de Chirico. Espace vide où les statues ont pris la place des humains dans un temps arrêté. Ce n’est pas une ville, mais un immense mausolée en la mémoire d’une utopie perdue. Quelques tramways bardés de pubs que personne ne regarde, tentent en couleurs criardes d’accrocher un peu de lumière sous le sale gris du ciel. Montant par le charmant parc dénommé joliment Antifascismus Park pour aller vers le Schauspielehaus, théâtre où se produit ce festival, on croise un petit groupe de tombes coulées à l’ombre de grands arbres dans un métal vert de gris, prises d’assaut par le lierre. On y lit des patronymes français et allemands. Ce sont des soldats d’une guerre oubliée, une petite compagnie perdue pour toujours dans une nuit romantique. Mais on y croise aussi une petite foule de punks bien épinglés et bien rasés qui jouent la mort en plein cœur de la vie. La terre tremble sous l’impulsion de basses à réveiller les morts. Un festival punk s’est improvisé aux abords du festival de théâtre. Un festival des mots contre celui de l’indicible, du fracas des silences. Ici on dit et là on dit qu’il n’y a plus rien à dire. Ici l’espoir par l’éveil des histoires, et là toute l’expression de la désespérance qui gesticule après la fin annoncée de toute histoire.

C’est dans ce contexte que FENCE, notre réseau international d’auteurs de théâtre s’est réuni pour parler d’histoires de théâtre. Cinq jours d’échanges sans discontinuer autour du verbe totem érigé au centre de notre cercle. Le théâtre est le lieu où le corps prend chair autour du mot, du sens vertical qui fait sa colonne vertébrale et qu’on appelle aussi dramaturgie. Cinq jours pour bouleverser le monde à moitié. L’autre moitié est celle qui ne parle pas, qui s’exprime par sa violence de l’autre côté de la scène, la crête hérissée, dans l’antifascismus park. Combat de l’ombre et de la lumière où toutes les ruses sont permises.  Une troupe de théâtre organise une pièce multiple « one to one », un spectateur et un acteur. Nous sommes conviés à entrer dans une pièce où une comédienne ou un comédien nous attendent. J’entre, je suis seul face à elle. Elle me raconte une histoire, son histoire. C’est une histoire imaginaire mais sur le mode biographique. Elle m’invite avec tant de charme (et comment refuser ?) à me bander les yeux. Je suis dans le noir et elle m’entraîne dans son histoire. Elle me la susurre à l’oreille. Elle me touche, elle me tourne, me fait marcher. Où est-elle ? Je la suis à l’oreille. Ah ! Elle est là, derrière moi. Maintenant, elle me prend par l’épaule, me tient la main, me tire à elle. Je marche, je passe une porte. Des escaliers. Je descends, j’ai confiance. Je monte maintenant. Je descends de nouveau. Les marches sont innombrables. Je vais à gauche, à droite, je suis son histoire. Elle me conduit les yeux fermés. Je sens une fraîcheur, une odeur de fleurs, le bruit environnant m’indique que l’espace où je marche est vaste maintenant. Je sens sur ma nuque la fraîcheur de quelques gouttes de pluie. Nous sommes dans l’antifascismus park. Nous sommes seuls, peut-être. Peut-être pas. Qu’importe. Elle me parle et nous sommes seuls. Elle part. Elle n’a pas fini son histoire. Je reste seul avec une histoire dont je ne sais que faire. Peut-être la continuer moi-même. Rien n’est dit. Un long moment de silence, de solitude. Et puis tant pis. J’enlève le bandeau. Personne. Je suis là, dans ce parc avec moi-même et cette absence et cette histoire non finie. On m’a dit de me rendre « après », (mais après quoi ?) à la salle numéro 100. Là une autre personne m’attend. Elle est toute habillée de noir. Très belle, et elle m’interroge sur moi-même, cette expérience. D’autres spectateurs me rejoignent. Mais je dois partir, un autre rendez-vous. C’est fini. Je suis maintenant dans une salle de théâtre où se raconte une histoire tout en allemand. Je ne comprends pas l’allemand, mais je comprends. Mystère du théâtre. Le mot n’est pas que le mot. Le sens n’est pas la signification. C’est ce que dit le théâtre. Me voici maintenant dans une immense salle où des tables mises bout à bout font de longues tablées.

photo Małgorzata Semil

De part et d’autre, face à face des gens se parlent « one to one ». C’est ce qu’ils appellent un speed dating. On a 8 minutes montre en mains pour se parler, répondre à des questions, puis changer de partenaire. Une foule se presse à ce jeu, fort prisé. Je m’y prête avec une légère réticence. Que dire à des inconnus  en 8 minutes qui vaille la peine d’être dit ou entendu ? Chaque interlocuteur est très différent, mais lié plus ou moins au théâtre, au festival ou à la ville. Une question lancinante : « comment faire pour repeupler cette ville qui se meurt ? Comment faire pour attirer de nouveau des jeunes ici ? » Ma réponse est la même, nuancée selon l’interlocuteur : « D’abord rebaptiser cette ville Karl Marx stadt. Dépasser l’image d’une cité morte du stalinisme par Marx lui-même, car c’est d’abord un philosophe. Il n’est en rien responsable de la folie des staliniens. Et il est beau qu’une ville porte le nom d’un philosophe. Personne ne connait  Chemnitz, tout le monde connait Karl Marx. Ensuite, lui redonner une histoire, une dimension mythologique. Comment ? Tout simplement en retrouvant dans l’ombre épaisse où les ont jetés les occidentaux depuis la chute du mur, ces vieux qui s’y cachent, honteux de leur histoire. Il y a là des trésors cachés d’histoires personnelles qui peuvent être mis à jour par la curiosité des jeunes avides d’histoires. Le rôle des vieux de tout temps est aussi de raconter des histoires aux plus jeunes. Sur cet amas d’histoires pêle-mêle, sans doute naîtra une histoire nouvelle, celle de cette ville, et sur laquelle elle pourra structurer son mythe, son épine dorsale, son théâtre. Car toute ville est théâtre, théâtre où le corps individuel prend chair autour d’un sens, un sens partagé, un « sens commun » en ce sens là. Une doxa qui attend son paradoxe, l’autre moitié critique, nécessaire, d’elle-même. Une ville : espace de dialogues contradictoires. Chemnitz est morte car elle a perdu sa dialectique.

ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE

Dans Pas de catégorie le 24 avril 2010 à 8:51


Odile Duboc nous a quittés. Je viens de l’apprendre avec douleur à l’instant. Sale temps décidément pour les artistes. Nous sommes dans une forêt qui se dépeuple à vitesse grandissante de ses arbres référents. La mort d’un être aimé (et Odile, comme Sotigui tout récemment, font partie de ces êtres aimés et admirés de manière générale) a quelque chose d’inacceptable. Et cela l’est d’autant plus que l’humus sur lequel ont poussé ces grands arbres s’amincit à vue d’oeil sous l’action de ceux qui n’y voient pas un aliment fondamental de la vie, et que peu d’espace est laissé à la transmission de cette sève artistique qui poussait à leur floraison. A chacune de ces disparitions, nous devenons de plus en plus orphelins, de plus en plus isolés.

J’ai une pensée émue et chagrinée pour Françoise Michel qui a partagé sa vie et son oeuvre dans tous ses développements et qui recevait en direct cette vague de tendresse et d’humanité qui émanaient comme d’une source de cette grande dame de la danse, et dont en s’approchant, nous recevions l’écume.

En recherchant dans mes archives, j’ai retrouvé un article inédit  sur son oeuvre, que j’ai écrit il y a bien des années. Je le lui avais communiqué à titre personnel. Il est intitulé: Odile Duboc ou l’insoutenable légèreté de la danse. Ce titre résonne puissamment en moi à l’annonce de sa disparition. Je vous le livre ci-dessous.

ODILE DUBOC OU L’INSOUTENABLE LEGERETE DE LA DANSE.

Les chorégraphies d’Odile Duboc se branchent en direct sur la matière et nous la donnent à écouter. Ce sont des caisses de résonance, des cadres médiateurs, des fenêtres à entendre et à voir. L’art d’Odile Duboc est fondamentalement modeste, non porteur d’un vouloir-dire et semble se moquer éperdument de la notion de choréauteur bien qu’elle le soit 
au plus haut point. Ses pièces se posent là comme des pierres sur le bord du chemin, des galets que la mer a oubliés. Elles véhiculent dans leur décontraction fondamentale un « laisser-faire » l’autre, le non-soi et même ce qui en soi n’est pas seulement soi, récusant par lui-même toute notion de créateur démiurge. Et pourtant, ça tourne et ça tourne bien. C’est structuré et complexe, organisé et intelligent comme la matière. Et comme celle-ci, ses chorégraphies sont des conspirations permanentes contre le chaos. C’est peut-être ce qui leur donne ce caractère de légèreté, d’insoutenable légèreté. Elles sont cosmétiques, mais au sens premier et fondamental, dérivé du « peigne » que les grecs appelaient cosmos, et qui coiffa la chevelure désordonnée du chaos.

Le critique de danse d’un quotidien à grand tirage disait à propos de Météo Marine, en des termes alambiqués et précieux cette chose simpliste : que le réel et le quotidien ne sont pas en soi artistique et que par conséquent, il est inintéressant de le montrer dans une chorégraphie. Il y a des regards qui se veulent contemporains et restent englués dans le passé.

Odile Duboc est parfois victime de ce genre d’incompréhension, de ce même raisonnement qui, il y a un siècle, déniait à la photographie la qualité d’art parce qu’elle ne met pas en évidence une technicité ou parce qu’elle semble une reproduction du réel. Or la photographie et la science nous ont appris depuis le XIXè siècle que le réel est avant tout une histoire de regard et qu’il ne devient signifiant qu’à l’intérieur de la façon particulière que nous avons de l’appréhender, et du cadre dans lequel on le saisit. Le cadre est le sujet et l’objectif un sujet transparent. L’art d’Odile Duboc est photographique car il élabore avec patience des cadres, des formes, des structures dans lesquels piéger le réel en le rendant intelligent à notre regard, en révélant sa poésie (poïesis). Photographique, car elle saisit le temps qui passe dans le souci du temps qu’il fait.

Mais que de ruse et d’artefact pour arriver à ces fins ! Que de travail sur soi, de lutte constante contre le narcissisme qui guette tout artiste pour « laisser venir » les choses sans les tirer de force à soi, pour laisser parler le réel dans son langage sans vouloir le raconter et par là même le truquer !

L’émotion que nous ressentons devant ses chorégraphies vient souvent du fait que le Monde en personne devient un sujet souverain. Sujet qui tout à coup consent à ordonner son chaos quotidien pour s’adresser à nous de façon intelligible par les fenêtres ouvertes. Fenêtres de la relation du fermé à l’ouvert, du sujet à l’objet. Le sujet n’étant pas forcément celui qu’on croit connaître.

Son art est une mise en scène de la vie qui semble être le fait de la vie elle-même. Mise en scène non théâtralisée car celle-ci n’est pas représentée mais se présente elle-même dans sa complexité.

Ses chorégraphies donnent toujours l’impression d’être en noir et blanc. Sans doute à cause du fait que le rapport des corps à la lumière est en quelque sorte outré et que ceux-ci semblent être l’expression de la substance, de l’ombre, de la « couleur » produites par la lumière elle-même. Cette dernière faisant des corps des masses d’énergie lumineuse, les fait apparaître dans toute leur transparence et dans toute leur opacité. Bref, dans toute leur vérité. Et l’intimité entre le mouvement des corps et celui de la lumière est tellement close qu’on pourrait penser que la conception de la chorégraphie est tributaire de la conception des lumières. Ainsi, Odile Duboc projette virtuellement l’ombre mobile de la scénographe des lumières : Françoise Michel. Une danse de l’ombre constitutive de la matière et du corps naissant dans le vortex de la lumière.

Cette complicité de l’ombre et de la lumière est une constante dans l’œuvre d’Odile Duboc. Nous la retrouvons dans sa dernière création : Détails Graphiques. Nous la retrouvons, mais doublée d’une autre complicité, celle de la relation entre la danse et la musique. Nous avons ici affaire à un ménage à trois où l’excellente formation de jazz Loupideloupe joint ses talents à ceux du groupe d’Odile Duboc et de Françoise Michel. Et comme toujours, le rapport entre les divers éléments se fait ici sur le mode fusionnel. La musique ne se rajoute pas à la chorégraphie, ne la dirige pas, ne l’accompagne pas, mais s’intègre à elle de façon vivante, vitale, matérielle. La musique elle-même fait la chorégraphie, y participe pleinement, physiquement, par la présence réelle des musiciens qui doublent leur partition musicale d’une partition chorégraphique où, en gestes, mouvements et paroles, ils s’intègrent au développement global de la pièce. Odile Duboc transpose à sa façon le sempiternel problème de la relation entre la danse et la musique en relation entre danseurs et musiciens. Elle donne à la musique un corps, faisant des musiciens des acteurs chorégraphiques. Certes, d’autres avant elle comme par exemple Stockhausen dans Harlequin, ou comme Kagel dans une grande partie de son œuvre, ont systématisé des recherches musicales sur la corporalité de la musique en écrivant notamment des partitions contraignant le musicien à avoir une action théâtrale et à danser. Mais ce qui fait l’intérêt de Détails Graphiques à ce niveau, c’est que l’intervention des musiciens dans la chorégraphie ne se fait pas en tant que danseurs, mais en tant que musiciens dansant.

Elle conserve à la distance entre le geste du danseur et celui du musicien, toute sa réalité, avec l’humour que cela suppose, mais toute la poésie aussi. L’acte d’amour entre la danse et la musique se complète ici dans une dimension d’humour et de tendresse. Les danseurs et les musiciens apparaissent alors avant tout comme des êtres charnels, et l’accouplement de la danse et de la musique est leur mobile. L’art apparaît ainsi de façon concrète comme un jeu de séduction, ce qu’il est sans doute fondamentalement.

C’est encore là une réalité humaine qu’Odile Duboc photographie avec tendresse. Mais cette actualité qu’elle saisit dans une série d’instantanés saisissants semble avoir été de toute éternité.

Dans Détails Graphiques, la chorégraphie se tourne tout à coup vers la danse pour la révéler. Et ce que nous voyons apparaître avec émotion, nous le connaissions déjà confusément. C’est bien ce qui s’appelle une révélation au sens propre et… photographique.

Alain Foix

Jenny Alpha : un siècle de lumière

Dans Pas de catégorie le 22 avril 2010 à 1:49

A l’heure où se couche le solaire Sotigui, on fête le rayonnement centenaire de l’étoile Jenny. Choc d’existences de deux astres  repères qui dans la vie autant que dans leur nuit éclairent tous nos chemins. Aujourd’hui, Jenny a cent ans. Un petit mot pour son anniversaire:

Vous dire quelle est jolie Jenny ! Les ans s’abîment sur sa beauté. Une beauté qui décime, qui décime un à un les arbres des années. Aucune écorce ne semble lui résister. Une peau lisse comme celle d’une poupée, une porcelaine, et dans ses yeux cette lumière jamais éteinte.

Une poupée oui,  mais poupée d’épopée, mais une anti-poupée. Elle a son siècle, Jenny Alpha, qui nous danse aujourd’hui cette belle valse à cent temps.  Qu’elle soit biguine ou mazurka, valse de Vienne ou bien polka, c’est elle qui mène la danse. Elle a ce tact, ce tac au tac, répartie de titi, de titi de Paris ou titi Martinique qui permet d’imposer l’éclat de son ramage en fine balance. Elle a ce port de dame créole qui roule et tangue et qui fox-trotte d’un trottoir l’autre, et de Paname à Panama. Vous dire qu’elle est créole, Jenny ! Bien plus que ça : c’est la Créolité qu’elle est. Elle créolise comme la fleur pollinise et tant et tant qu’elle fut estampillée, iconisée sur timbre martiniquais, et Picabia le pinceau à la main n’en finit pas de faire le tour de l’île de sa beauté, son sourire d’océan. Et elle mata le matador, l’hyperbolique Dali, la montre molle et la tête à l’envers, qui est sorti un matin de chez elle en laissant son caleçon, et elle en rit encore. Le viril Picasso a-t-il tenté le saut ? Elle n’en dit pas un mot. Elle a tant de secrets, cette dame qui a connu Césaire en culottes courtes. Une Mata Hari créole des années 30? Certainement pas Bien plus espiègle qu’espionne, bien plus multiple que double, simple et pourtant singulière. Son mystère se cultive en pleine lumière. Elle connut elle aussi ses années sombres. Elle eut sa guerre en pleine jeunesse, se réfugia à Nice au bras du poète Noël Villard, car le Paris botté de cuir de Teutonie n’aimait plus la couleur cannelle. Vous dire qu’elle n’oublie rien, Jenny ! Elle a la mémoire longue mais la rancune fugace. Légère sans être volage, elle est fidèle, fidèle à toute épreuve et elle dédie une belle soirée toutes les années à son mari poète disparu. Et cette mémoire, elle la cultive aussi tous les matins en apprenant un long poème. Pétrie de poésie, cette grande dame de la scène qui au théâtre a joué les poètes vivants, les Duras, les Genêt, Césaire ou bien Damas. Elle a rêvé jouer Médée ou bien Lady Macbeth en un temps noir où les bananes en arrière-train et les croupes callipyges étaient le seul espace ouvert laissé sur scène aux dames de couleur. Elle désirait la tragédie, on lui offrit la comédie. Elle la prit par le haut. Courteline n’est pas Racine, mais vaut bien Marivaux. Et puis la négritude, et puis Les nègres de Genêt et puis et puis tant de beaux rôles jusqu’à la Cerisaie, accrochée au printemps de ses presque cent ans. Printemps qu’elle a chanté souvent avec sa voix créole baignée de jazz et de biguine. Elle n’oublie pas qu’elle est aussi oiseau et fille de Cham. Et voilà qu’en son 99è printemps, elle sort son disque de belles chansons créoles, des chansons de jeunesse, un vrai succès. Vous dire qu’elle a de l’humour, Jenny ! Un jour pas si lointain, je lui proposai un rôle et elle me répondit :

-          Oui, je veux bien, Alain, mais dans combien de temps ?

-         Un an à peine.

-         Vous êtes bien optimiste, jeune homme.

Lumière dans ma maison

Je l’engageai tout de même un jour pour dire dans la version audio d’un de mes livres pour la jeunesse, le rôle de la Marianne en sucre*. Une pleine journée dans un studio, et elle dansait, et elle chantait à donner le vertige. Vous dire qu’elle a de l’énergie, Jenny ! Je l’invitai chez moi peu de temps après pour fêter la sortie du livre. Un rayon de soleil en pleine nuit, un véritable éblouissement. Et elle chantait, et elle dansait. Vous dire qu’elle aime la vie Jenny ! A peine minuit a-t-il sonné, voilà notre cendrillon presque centenaire qui soulevant sa jupe à mi-mollets, s’en va descendre quatre à quatre les marches de la maison avec une légèreté à faire pâlir une danseuse étoile. Je regardai sur le trottoir, sait-on jamais. Pas de chaussure de vair. Elle n’avait rien laissé qu’un souvenir ineffaçable. Vous dire tout ce qu’elle est pour nous Jenny ! Nous sommes tous les enfants qu’elle n’aura jamais eus. Il suffit pour cela de regarder son ciel. Pas une étoile filante, Jenny de la constellation Alpha. Elle est une étoile fixe qui nous regarde, nous illumine et nous indique le Nord. Un Nord sans froid ni fard, un Nord ouvert au Sud et à tous les cheminements de tous les singuliers. Cette étoile a cent ans. Cent ans, qu’est-ce donc pour une étoile ? Vous dire qu’elle est si jeune Jenny ! Bien plus que ça. C’est la jeunesse qu’elle est.

Joyeux anniversaire, Jenny.

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*Histoires de l’esclavage racontées à Marianne (Gallimard-Jeunesse).

Des fleurs pour Sotigui (témoignages et hommages)

Dans Pas de catégorie le 19 avril 2010 à 6:43

Depuis hier, je reçois des témoignages à la mémoire de Sotigui Kouyaté. Vous en trouverez certains dans les commentaires. Mais j’ouvre ici une colonne, plusieurs s’il le faut, pour recueillir ces témoignages. N’hésitez pas à les envoyer (voir contact dans la colonne de droite). Alain Foix

Homme arbre soleil, Sotigui

Bonjour,

Des mots posés sur le temps écrits voilà déjà hier.  Ils continuent leur voyage de coeur en coeur.

Un grand soleil de printemps inonde le monde de ses rayons. Le  monde chante et pleure ce matin, dimanche 18 avril. Ronde du temps.

Hier, Sotigui nous a quittés avant la fin du jour.

Hier.

Un grand arbre solaire, un grand homme, Sotigui, aux yeux et au coeur plein de lumière, aux bras grands ouverts, au souffle plein d’âme. Ses racines profondément enterrées dans la terre des ancêtres ont soigné les âmes meurtries, ses fruits ont soulagé les  coeurs lourds , son ombre fraîche apaisait le voyageur errant.

Homme arbre soleil, Sotigui.

Il a semé inlassablement, par sa force d’être, tout le long de son chemin sur cette terre humaine, des graines de vie, des graines de lumière et d’espoir, des graines de paix, de sagesse et de rêve.

Il part. Merci à lui. Merci à Sotigui. Sotigui, toi qui as tant chanté le nom des autres, de Soundiata à Tierno, que ton nom soit chanté à son tour pour remercier le ciel de ta naissance et t’accompagner  dans ton prochain voyage.

Sotigui, que ton nom soit chanté comme la nature sous ce soleil immense, chante. Les pétales pleurent des arbres en fleur.

Sotigui!

Il part.

Il nous laisse à partager beaucoup, tant de lui en nous, tant de ce trésor immatériel qui fait de chaque être un humain.

Mais la peine et le chagrin sont là d’abord. Ces larmes de tristesse sont des larmes de vie et elles honorent Sotigui et nous aident à pleurer sa mort. Nos coeurs pleurent et se joignent à la peine des êtres proches.

Mais déjà, demain vient. Demain, le soleil continuera d’éclairer le monde comme la parole de Sotigui!

Déjà, j’entends le rire quand l’histoire jaillira de la source et que le caillou roulera contre le tronc de l’arbre et que et …

Bonjour et au revoir Sotigui.Merci d’avoir été Sotigui.

Mon coeur est mon âme.

Ludovic Souliman

Cher père

Merci

En ce moments les plus difficiles et au nom de toute la famille Kouyaté je viens vous remercier pour votre belle pensée et vos condoléances pour le départ de notre cher papa SOTIGUI KOUYATE, paix à son âme. Oui le monument s’est écroulé, mais les fondations restes et resteront biens ancrées au sol, oui ! le Géant arbre est tombé et même couché cet arbre produira des feuilles, des fruits et de l’ombre pour ceux qui sont au soleil.

Cher père, va et repose toi en paix, car tu as accompli ta mission, ton soleil continuera à nous éclairer et en aucun moment nous trahirons tes désirs. Tu as difficilement cultivé et semé, et des fruits ont donnés par tout dans ce monde, j’aurai voulu être là à tes cotés et te serrer les mains…, tu nous as laissé un vide,

Merci à tous et toutes pour vos soutiens…

Kouyaté Toumani

Il était un prince nommé Sotigui Kouyaté

Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 5:36

C’était un prince. Pas besoin d’attributs, de titres ou d’oripeaux pour en être convaincu. Il le portait sur toute sa personne, dans tous ses gestes, en chacun de ses sourires. La grâce et la distinction faites homme. Au milieu de la foule, à Avignon ou ailleurs, sa haute silhouette se dessinait avec une netteté étonnante. Aucun bruit visuel, aucun espace parasite entre lui et le monde, comme un de ces portraits en pied où le sujet se détache  du paysage par le jeu de la couleur et de la lumière. Une sorte de silence accompagnant tous ses mouvements faisait peau sur son corps, le séparant du reste de son environnement. Comme un très bon danseur, il semblait saisir l’espace, le mettre en mouvement par son mouvement même. Il en prenait le centre. Le danseur est conteur du silence, gardien d’une mémoire non dite. Et lui était de plus conteur, griot de surcroit. Il était de cette noblesse africaine des griots qui a pour charge de transmettre la mémoire par la parole, de la véhiculer et de l’enchanter. Un maître du mouvement du temps immémorial. Alors cette distance, cette distinction visible en sa personne, ce n’est en réalité que de la proximité retenue. Une distance fonctionnelle due à la nécessité d’avoir du recul pour mieux transmettre, pour mieux communiquer. Ce dernier terme devant se lire en son sens premier de « mettre en commun ». Cette distinction que Baltasar Gracian eût honorée comme la plus belle démonstration de sa pensée, cette grâce paraissant naturelle, mais fruit d’un travail culturel aux origines ancestrales, était mise au service de la communauté. En Sotiguy Kouyaté l’homme et la fonction ne faisaient qu’un. Cette fonction d’artiste léguée depuis les temps les plus anciens était la permanence de son identité profonde. Il était pétri, sculpté, de cette glaise d’Afrique puisée dans les couches les plus fines de sa culture. Il portait l’Afrique en lui. Et partout dans le monde où il fut accueilli, il était chez lui comme un ambassadeur. La particularité d’une ambassade étant que le terrain sur lequel elle s’implante, est la propriété irréductible du pays accueilli sur la terre étrangère. Son corps était son ambassade. Non pas un immigré. Partout chez lui. Il allait de l’avant, et le retour n’était toujours qu’un nouveau pas devant. Et lorsqu’il racontait l’Afrique sans distinction aux enfants et aux adultes, ceux-ci devenaient africains.

J’ai eu la grande chance de le rencontrer et de travailler avec lui. En tant que directeur du Prisme, je l’ai reçu dans mon théâtre. Son indicible délicatesse, sa gentillesse illuminée d’une lueur de tendresse, faisaient merveille autour de lui. Et je vis des grands yeux d’adultes devenus des enfants, et des enfants bouche bée devenus des géants gober la mélodie de ses paroles et le suivre à travers toute l’Afrique comme le feraient les rats hallucinés du joueur de flûte de Hamelin. Je le vis jouer Shakespeare sous la direction de Peter Brook comme jamais personne ne l’avait encore joué. Et lorsque j’écrivis ma pièce Le ciel est vide pour la mise en scène de Bernard Bloch, j’ai évidemment immédiatement pensé à lui pour le rôle d’Othello. Je l’ai appelé sans hésiter. Mais il était déjà faible et souffrant. Et c’est son fils, Hassane Kouyaté qui nous a fait le plaisir et l’honneur d’accepter ce rôle qu’il a incarné avec puissance. J’ai appris par Hassane que loin d’être simples comédiens ou griots, lui, son père, et toute sa famille, œuvraient politiquement et socialement pour l’Afrique avec leurs propres deniers. Pas seulement d’un point de vue culturel (il a créé en compagnie de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le Mandeka théâtre, structure de promotion et de création littéraire et artistique), mais réellement social. Hassane m’a informé du fait qu’ils ont crée une fondation au Burkina Faso pour accueillir des orphelins dont ils sont officiellement les parents. Plus de deux cents, paraît-il.

La mort de Sotigui, je n’en doute pas, ajoutera à ce nombre des milliers d’orphelins de cœur, pleurant la disparition irremplaçable de cette silhouette comme découpée sur le tableau du monde, laissant un blanc irrémédiable.

Les cendres du temps

Dans Chronique des matins calmes le 18 avril 2010 à 1:37

« Laisser faire la nature » disais-je dans mon précédent article en regardant les fantomatiques sculptures de baleines échouées dans une impasse comme d’énormes tas de cendres. En passant hier soir au même endroit, je fus frappé par leur absence. L’artiste les avait enlevées, et ne restait d’elles que des traces au sol dessinant à la craie blanche sur le bitume  la forme de leur corps comme sur les  lieux d’un accident ou ceux d’un crime. Pincement au cœur lié au sentiment d’absence, de passage du temps. Je sortais du Merriam Theatre où j’avais eu au contraire le sentiment euphorique d’une remontée du temps. Les filles venaient de danser devant une salle immense, comble et enthousiaste  j’ai du mal à m’endormir, pièce signée Manuèle Robert, à la création de laquelle j’avais participé, et dans laquelle dansait Myriam Hervé, chorégraphe et cosignataire  de cette soirée de danse. La veille je n’avais pas été totalement convaincu et je trouvais comme Manuèle elle-même que bien que correctement dansée, il manquait ce petit quelque chose qui faisait vivre cette pièce. Les filles se retenaient trop. Trop timorées. « Lâchez vous, leur dit Manuèle lors du débriefing,  laissez passer le souffle, n’ayez pas peur de souffler et qu’on l’entende, ne vous laissez pas prendre par la forme, cassez la s’il le faut, trouvez son énergie spécifique, jouez la » La plupart de ces filles n’étaient pas encore nées au moment de la création de cette pièce qui a un peu plus de 20 ans. En marchant à leurs côtés, je rajoutai : « Peut-être le secret est de vous imaginer que vous avez au moins dix ans de plus, que vous avez plus de poids, que vous avez vécu. » En effet, je pensais que bien que Manuèle, Myriam et les autres filles qui avaient créée cette pièce étaient quasiment de leur âge au moment de la création, elles étaient dotées d une expérience et d’une maturité que celles-ci ne possédaient pas encore au même âge, et ça se voyait sur scène.

Hier soir fut un de ces moments magiques que vous offrent parfois la scène. Mêmes gestes, même souffle, même énergie, même allure dans les mêmes costumes, cette pièce reprenait vie sous mes yeux. Elle retrouvait toute sa magie et j’avais l’impression de voir danser les mêmes filles que lors de sa création, de faire une remontée prodigieuse dans le temps. Ce n’était pas un sentiment totalement subjectif. Le public réagissait au quart de tour, les filles le soulevaient et lui, en retour, renvoyait sur la scène son énergie. Cette pièce est belle, réellement étonnante lorsqu’elle est dansée avec justesse. Il faut qu’elle soit vraie pour être belle. Ce séjour à Philadelphie se terminait dans l’euphorie. J’avais 20 ans de moins. Il se clôtura par une fête organisée à l’université pour fêter à la fois la fin de cet événement franco-américain entre Reims, Paris et Philadelphie, et la retraite de la directrice du département de la danse, Susan Glazer qui, ce soir là, tira sa révérence en disant : « Maintenant, je suis une vieille femme et je vais profiter de ce temps-là comme il se doit ».

Nos valises étaient prêtes. L’avion pour Paris devait partir le lendemain à 18h 20. Tout était parfaitement réglé, rond, plein comme un œuf. Nous bouclions nos valises comblés par un séjour sans tache lorsqu’un regard matinal sur Internet nous apprit que le volcan d’Islande crachant ses cendres sur l’Europe avait fermé les aéroports jusqu’à lundi au moins. Accrochés au téléphone, nous descendions encore plus bas. C’est au dimanche suivant, 8 jours plus tard, qu’American Airlines nous avait inscrits pour un nouveau vol. Le ciel devint d’un seul coup plus lourd.

Un vent glacé soufflait dans Philadelphie. Les filles avaient perdu leur légèreté. Le temps pesait sur nous. Nous étions maintenant dans l’immense sablier empli des cendres d’un volcan intempestif. Nous étions à sa merci. « Laissez faire la nature » disais-je. Elle nous oblige à repenser le temps, elle nous rappelle que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous devons inventer notre existence en fonction d’elle. Le temps pèse. Comme une baleine, comme une baleine de cendres au milieu d’une impasse. L’art peut-être, et notre puissance d’imaginer nous permettent de le soulever un instant pour mieux en mesurer le poids.

Les baleines de Philadelphie

Dans Chronique des matins calmes le 16 avril 2010 à 4:38

Nous remontons l’avenue des arts épuisés et heureux. Surtout les filles et les deux chorégraphes Manuèle Robert et Myriam Hervé. Dans l’immense et magnifique théâtre Merriam de Philadelphie, elles viennent de danser la première de cette soirée française que les organisateurs ont curieusement appelée (in french) « Laissez faire ». Soulagées aussi car elles ont frisé la catastrophe. Les techniciens ici, très professionnels mais très branchés sur leurs chronomètres, n’ont pas vu que toutes les filles n’avaient pas eu le temps, en quelques secondes, de changer de costume entre deux pièces et ont lancé la musique. Panique. Celles qui étaient prêtes se sont lancées à temps, les autres ont suivi dans le tempo pour rattraper la mesure et la synchronie des gestes, faisant preuve d’un formidable professionnalisme pour leur jeune âge et d’un sang froid à toute épreuve. Je n’y ai vu que du feu. Manuèle qui connaît Mechanical Organ, cette pièce d’Alwin Nikolaïs par cœur, puisque c’est elle qui l’ a remontée ici, a poussé un petit cri. Catastrophe ! Mais non. Applaudissements à tout rompre. A la sortie, une ancienne danseuse de Nikolaïs qui, elle-aussi connait cette pièce sur le bout des doigts, est venue la féliciter. On lui raconte la mésaventure. Elle est étonnée. « Mais non, dit-elle, ça ne s’est pas vu. C’était parfait ». Lorsqu’on est dans les coulisses ou dans la salle devant son propre spectacle, on voit tous les défauts. On ne voit qu’eux d’ailleurs. Notre sens critique affûté par le stress cherche la perfection formelle. Il y a toujours un petit quelque chose qui cloche. Décidément la matière comme disait Descartes résiste toujours à la forme et à l’idée. Elle y met son grain de sel, sa part d’impondérable, sa dimension événementielle. C’est ce qui fait le charme singulier du spectacle vivant : ce risque du présent, de l’immédiat qui suppose toujours une part d’improvisation, c’est-à-dire d’intelligence du moment. Mais cela est aussi vrai d’une autre manière dans les autres formes d’art et dans la littérature. Il est un moment où on ne peut pas toujours tout tenir. Certaines phrases ou paragraphes résistent. On a beau repasser et lisser sans cesse, on reste insatisfait. Il arrive un moment où il faut lâcher, “laisser-faire” comme dit le titre de cette soirée. Car c’est parfois cette matière résistante qui a raison et donne du poids à ce qui est écrit. Le lecteur n’est pas critique à la manière de l’auteur devant sa propre œuvre. Il voit souvent l’essentiel pendant que l’artiste s’attarde encore sur les détails que personne ne peut voir à part lui-même. On ne joue pas, on n’écrit pas, on ne peint pas que pour soi même. Il faut admettre que la part d’imperfection visible au microscope de l’auteur fait partie du partage avec le spectateur ou le lecteur, une valeur ajoutée en quelque sorte par la matière elle-même. Voilà pourquoi je ne suis pas cartésien. J’ai confiance en la nature, en l’événement en ce qu’ils portent de dialogue entre les hommes. De manière horizontale, et non uniquement verticale entre Dieu (projection de toute perfection) et l’artiste qui, parfois, ne voudrait ne dialoguer qu’avec lui. Dialogue finalement solipsiste, entre soi et soi-même.

Dans un renfoncement de la rue des arts, les baleines échouées de Philadelphie, dansant leur curieuse danse des matières au milieu des immeubles, nous rappellent dans leur chant silencieux, la nécessité de préserver toujours par l’art lui-même la nature au milieu de notre monde humain, de “laisser faire” la nature.

5e Avenue

Dans Chronique des matins calmes le 15 avril 2010 à 6:04


Abandonnant les filles à leur filage,  je prends la fille de l’air me faufilant dans Philadelphie pour filer à New-York. J’ai rendez vous à Greenwich village avec Catherine Coray, directrice de l’excellent festival international de lecture de pièces de théâtre  contemporain organisé par le département de théâtre de l’Université où elle est également enseignante.

Je la retrouve dépitée dans un café chaleureux aux tables de bois brut où nous croquons ensemble des toasts au saumon. Son nouveau directeur trouve que s’intéresser aux auteurs contemporains n’a rien de sexy, préférant orienter les forces du département de théâtre vers Broadway et la comédie musicale. Tiens, tiens, cela a quelque écho avec ce qui se passe à Paris et un peu partout dans le monde. La création artistique et exigeante est une île qui se rétrécit telle peau de chagrin, atoll polynésien sous la montée des eaux. Tout le contraire de Manhattan qui s’agrandit par les dépôts de son activité de construction, les déchets des fondations d’immeubles étant rejetés sur les berges et gagnant quotidiennement sur la mer. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les œuvres de l’intelligence ? Bien au contraire, c’est un vrai tsunami qui voit partout dans le monde les eaux brillantes et scintillantes de Broadway se déverser sur les frêles îlots de tous les Greenwich.

Je quitte Catherine en tentant tant bien que mal de la consoler en lui affirmant sans trop y croire que le pire n’est jamais sûr et que la raison peut encore l’emporter. Je lui rappelle, masquant un gros demi-mensonge, que pour les gens de la culture en France, c’est Greenwich village plus que Broadway qui fait référence. Qu’il rappelle ça à son chef qui semble accorder de l’importance à l’image internationale de son département.

Vaguement honteux d’une telle mauvaise foi, j’embrasse Catherine et tourne le dos ostensiblement au quartier d’affaires de Wall Street  au bout de l’île, pour enfiler la 5ème rue droit devant, direction Nord-Nord Est. L’Empire State building me happe. Je monte sur les traces de King Kong. Mais le gros singe des fantasmes d’antan a pris aujourd’hui le visage d’un terroriste anonyme. Fouille obligatoire et au peigne fin pour gagner son ticket pour l’énième ciel. Deux ascenseurs, pas moins pour vous emporter vers les nuages. Au deuxième ascenseur, un vieux liftier qui semble faire partie de l’immeuble depuis sa fondation, répète mécaniquement et inlassablement les mêmes mots depuis toujours. Je l’imagine jeune et pimpant dans un film des années trente. Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui porte sur son visage une telle expression d’ennui. C’est un damné qui monte et qui descend depuis sa tendre jeunesse dans les cercles de l’enfer. Je le salue. Il m’ignore, il n’y est pour personne. Vertige au dessus d’une mégalopole. Pas tant la hauteur que l’étendue. Ca grouille là-dessous. Ca consomme des mégawatts à la minute. Une ville-usine, une termitière humaine. Au loin, vers la pointe Sud Ouest, une béance douloureuse dans le quartier de la finance internationale : la cicatrice ouverte des Twin Towers, le membre fantôme et douloureux de l’Amérique. Je colle à mon oreille le guide électronique qui me parle en français avec l’accent des Pyrénées orientales. La voix féminine commente le paysage urbain avec des anecdotes qui se veulent pittoresques. Elle me raconte que sur les ruines fumantes des tours jumelles un sauveteur creusait encore longtemps après que les fouilles furent terminées. A ceux qui lui demandaient ce qu’il cherchait encore, le désespéré répondait invariablement « ma liberté, ils m’ont volé ma liberté ». Je hausse les épaules d’indignation. Sur la tombe de milliers d’innocents tués par la folie du fanatisme, s’élève de nouveau une idéologie masquée sous le drapeau de la liberté, et ce sauveteur sans doute imaginé devient héros réel d’une mythologie nouvelle. J’en ai assez vu et assez entendu. Direction Rockefeller center et sa statue dorée (l’or n’a pas honte de lui ici, au pays de la ruée). J’ai vu, j’ai senti, l’argent a une odeur. Le MOMA (Modern Museum of Arts) me tend les bras. Je résiste. Il me faudrait plus d’une journée si je mets les pieds là-dedans. Je reviendrai. Quelque chose m’appelle là-bas vers le Nord Est, à l’autre bout de l’île. Je le ressens confusément. Mes pas s’accélèrent car il est déjà près de 15h et je dois retourner  à Chinatown, dans la direction strictement opposée, pour prendre le bus du retour vers 17h 30. Je cours presque. Cette  avenue est infinie. A la hauteur de la 59è rue, l’immense poumon rectangulaire de Central Park. Je file  en longeant son flanc droit. 68e, 72e, 77e rue. Les blocks se suivent et se ressemblent. Si je ne jetais un œil de temps à autre sur Central Park à ma gauche, j’aurais l’impression de faire du surplace. J’arrive au niveau de l’Upper East Side où m’attend une vaste manifestation. Rangés sagement derrière des barricades en attendant qu’on leur donne la permission de défiler des milliers de manifestants, agitent leurs pancartes. Dessus je vois se répéter le mot « not fair ». Je me renseigne. On m’explique qu’il s’agit d’une manifestation pour obtenir des contrats réguliers et en bonne et due forme. Tiens, ça me rappelle quelque chose. Je les regarde. Ils sont tous noirs ou basanés. Comme par hasard. Je file. Je désespère d’arriver au bout de Central Park. Mes jambes ont pris leur autonomie. Elles ont passé le cap de la première douleur. La mécanique est lancée, difficile de l’arrêter. Passés l’immense Museum Mile et le Jewish Museum, j’entrevois enfin le bout du parc. J’accélère sans le vouloir vraiment. Au bout de Central Park, un espace comme un no man’s land. C’est le Duke Ellington Circle qui sépare Harlem du reste de la ville. Duke Ellington à la pointe du monde noir faisant rotule avec le monde blanc. Duke Ellington, premier musicien noir à pénétrer et jouer dans  la forteresse imprenable de la musique blanche qu’était Carnegie Hall. Duke Ellington, premier noir à qui une pièce de monnaie fut consacrée. C’est bien sa place ici, dans l’articulation entre le blanc et le noir. Je continue, j’entre dans Harlem et je suis en Seine Saint Denis. Ces immeubles de briques délavées, sans grâce, purement fonctionnels, au moins à leur début, car les fonctions sont toutes en panne. Ce sentiment d’espace abandonné, cette misère assise sur les marches d’escalier, cette déshérence, cette puanteur d’ennui qui recèle l’odeur de tous les crimes de sang, de la violence fermentée dans l’eau dormante de l’indifférence. Sentiment de déjà vu. La banlieue Nord Est de Paris n’est rien d’autre que la réplique française de la banlieue Nord Est de Manhattan. Un pâle et lamentable copié/collé. Aux mêmes causes les mêmes effets, aux mêmes cadres, les mêmes crimes. Oui, en France, nous avons le talent de copier le pire. Je continue, je vais au bout. La 5e avenue  née dans le quartier d’affaires va mourir sur la plaque de Marcus Garvey  ornant le portillon du pauvre parc qui porte son nom. Parc qui hésite entre le terrain vague aménagé et une jungle urbaine aux nuits peuplées des fauves les plus féroces, et où quelques gamins jouent au basket ball en écoutant du rap.

Je suis arrivé au bout de ma longue marche. Je m’en retourne vers China town. Je m’interroge sur cette marche qui a toute l’apparence d’un pèlerinage. Rien de religieux là-dedans, ni même de mystique ou d’idéologique. Je ressentis tout à coup ce besoin tout simplement pour embrasser un des horizons qui font partie de ma personne. Moi, arrière petit-fils d’un marin bigouden embarqué à Brest pour les Antilles, arrière petit-fils d’un indien caraïbe rescapé du génocide colonial, arrière-arrière petit fils d’un esclave noir, combien de sangs se mélangent dans mes veines ? Combien de combats ont fait ce que je suis ? Et sans doute là, devant la plaque du parc Marcus Garvey, je ressens qu’il y a là aussi quelque chose qui a fait ma personne. Juste besoin de le ressentir, de ressentir aussi ma liberté. Je suis ici, ailleurs aussi. J’ai la grande chance de pouvoir m’évader physiquement et spirituellement de ce passé pour construire mon histoire.

Je regarde ces enfants jouer. Ils ressemblent à s’y méprendre à ceux de ma banlieue. Je sais que peu auront la même chance que moi : ma liberté. Je sais aussi que cette liberté acquise autant par la chance que par le travail sur moi-même, je  la cultive avec l’espoir que d’une manière ou d’une autre, elle soit contagieuse. La liberté peut se transmettre par l’art ou par l’écriture. Je le crois, je l’espère. Mais pour cela bien-sûr, il faut un terrain, un terrain favorable. Je sais qu’ici, au cœur d’Harlem, malgré le cordon sanitaire posé par l’espace social et politique qui structure cette ville même, des agents de liberté, comme autant de jeunes Marcus Garvey, travaillent inlassablement, Sisyphe sociaux, à la fermentation de cette liberté qu’on ne trouve pas en grattant les gravats ni les ruines de l’espérance.

Lost in Manhattan

Dans Chronique des matins calmes le 11 avril 2010 à 4:03

Pourquoi j’aime tant la danse ? La photo ci-dessus n’offre certainement pas une explication suffisante. Certainement pas.

Accompagner une escadre de danseuses en plein milieu de Manhattan n’est pas de tout repos. Ca virevolte, ça s’éparpille, ça vole de boutique en boutique  comme une ruche d’abeilles ivres de pollen, ça s’égare, ça s’affole dans l’invraisemblable jungle de néons clignotants et d’écrans rutilants, véritable shoot d’informations futiles de Time Square, temple de la surabondance galopante dédié au dieu vorace de la nation yankee. Je m’assieds sur les marches en plexiglas rouge bonbon dédiées aux dévots de la grande consommation les yeux écarquillés, pupilles dilatées, baignées de l’horizon vertical des gratte-ciels totem qui laissent couler de haut en bas leurs cascades d’images dans un flot multicolore ininterrompu.

Espace psychotrope, hallucinogène. J’ai le vertige, au bord de l’overdose. Bonbon, rouge bonbon, vert, jaune citron, toutes ces couleurs qui me remuent,  le mal de mer. Où est le bastingage ? Une lessiveuse dans l’estomac. Pas mélanger les couleurs, pas mélanger, jamais. Dans le tambour tous ces bonbons. .. C’était incontournable qu’elles disaient. Il fallait y aller, et nous voilà traversant Manhattan pour nous engouffrer dans l’invraisemblable grotte aux gloutons, la caverne d’Ali Bonbon que constitue cette boutique nommée le Dylan’s candy bar. Dès l’entrée nous voilà accueillis par des fontaines de chocolat dignes d’une scène de Charlie et la chocolaterie. Des brochettes de marshmallows tenues par des maints expertes de 7 à 77 ans s’y plongent goulûment pour aussitôt, dégoulinant de chocolat, être avalées par des Gargantua et des Pantagruel de tout âge et de tous horizons.

Ca stalactite et ça stalagmite de partout. Pas un centimètre carré qui ne soit, du sol au plafond, recouvert de bonbons, de sculptures ou d’images de bonbons. Le cauchemar d’Hansel et Gretel. Fuyons ! Je profite de cette pause pour briser séance tenante un mythe persistant. Non les danseuses ne sont pas des oiseaux sans appétit, et non il ne faut pas dire « un appétit d’oiseau » lorsqu’on parle d’une personne qui mange peu car à vrai dire, si on observe bien un oiseau, on se rend compte que ça picore tout le temps. Les danseuses c’est tout pareil, surtout les américaines. Rien à voir avec les porte-manteaux faméliques des podiums de la mode.  Celles-ci marchent lourdement  malgré leur poids de plume, et leur expression est de plomb. Celles-là volent et rient et chacun de leurs gestes embrasse la vie. .

La vie et le plaisir du mouvement, c’est ça qui frappe de prime abord ici, bien plus qu’à Paris. La danse ici s’expose, elle prend l’espace, elle ne se confine pas. Elle est dans la rue autant que sur la scène. Il y a un dynamisme si particulier des danseurs américains qui est sans doute lié au fait que la danse n’est en rien réservée, elle est publique et se donne publiquement. Elle n’a rien à cacher. Et comme elle n’a rien à cacher, elle n’est pas pudibonde. Elle va même jusqu’à s’exposer en vitrine sur la rue. C’est l’image qui m’a frappée lorsque nous sommes arrivés à l’école d’Alwin Ailey. Une classe de danse dans un studio entièrement vitré donnant dans un carrefour sur toute la rue comme la boutique d’un grand magasin. A l’intérieur, un cours de danse, des danseurs concentrés ignorant les yeux qui les regardent.

Très étonnant pour des Français   habitués aux salles intimement fermées, repliées sur elles-mêmes comme la cuisine d’une maîtresse de maison jalouse de ses recettes. A l’intérieur de cette immense verrière, le même esprit que les studios de Philadelphie : de larges baies vitrées ouvertes aux regards spectateurs. Mon regard s’arrête médusé sur une brochette de magnifiques danseuses aux corps étonnamment dessiné, aux grâces de flamant  rose qui, comme la chose la plus naturelle au monde, vous font une pirouette, six petits tours sur pointe  et puis s’en vont.

Et nous voilà repartis dans Manhattan, en plein milieu de Central Park. Autour du lac, loin de l’agitation des foules et des néons affolés, sous le chant des oiseaux et l’œil curieux des écureuils, ça danse encore. Et moi, je suis lessivé.

Le miroir du pénitencier

Dans Chronique des matins calmes, Pas de catégorie le 8 avril 2010 à 4:33

Ironiquement situé juste en face du pénitencier de Philadelphie, le musée Africain Américain se pose dans un angle de la 11è rue. Le titre m’a interpellé. Que peut-il se trouver de si particulier là-dedans? La manière dont il nargue cette prison est déjà tout un programme. On comprend qu’il inscrit l’histoire vivante dans le présent en marche. L’histoire, ce n’est pas simplement du passé mais bien une manière de signifier et comprendre les questions du présent. Il est clair que ce musée se pose en miroir du pénitencier, que le présent de celui-ci se reflète dans le passé que recèle les façades de celui-là. Je tourne le dos aux murs patibulaires de la maison d’arrêt et, traversant la rue, j’entre circonspect dans cet immeuble d’apparence à peine plus sympathique qui abrite le musée.

Un sourire chaleureux m’accueille. De vieilles dames noires aux cheveux gris me tendent un dépliant et m’invitent à entrer dans une pièce sur un mur duquel une étrange fresque où se découpent de célèbres visages, s’anime. Je vois des noms, des dates, des lieux. Une voix me raconte la longue et lente émancipation des noirs américains brisant le joug des discriminations raciales.

C’est un musée où l’histoire s’enrichit d’une mise en scène entremêlant des œuvres d’art et des installations inventives à vocation pédagogique. Des tableaux vivants s’animent lorsqu’on les y invite, et des personnages d’époque nous parlent de leur histoire. Oui, le tableau est vivant, l’histoire est vivante. Ces personnages du passé parlent aux présents depuis leur époque. Ils sont comme des cartes animées du monde d’Alice. Un forme de merveilleux qui nous parle d’une histoire qui ne le fut pas. Rien ici de triste ou de plaintif. Bien au contraire.

Tout ici est ludique et joyeux. Les enfants, on le devine ici, sont au centre du discours et des installations leur sont spécialement dédiées. Beaucoup de vieilles personnes aussi. On comprend la volonté de ce musée de nouer le dialogue des générations. Les grands parents parlent aux enfants, les enfants questionnent leur aïeux.

Je respire. Ce n’est pas un de ces musées mémoriels fait pour pleurer sur le sort de ceux “qui ont tant souffert” et qui se repaissent de leur souffrance. Non, il y a dans ce musée, à travers les vastes rampes qui relient en douceur un étage à l’autre, une déambulation joyeuse, quelque chose qui inscrit l’histoire en marche dans une dimension positive et optimiste. Le passé ne nous tire pas à lui mais nous pousse vers l’avenir. L’avenir au-delà d’Obama qui est une étape seulement, qui est loin d’être la fin de l’histoire. Beaucoup de responsables politiques comme l’actuel maire de Philadelphie, sont noirs. Mais les inégalités sociales persistent. Il ne s’agit pas de pleurer le passer mais d’agir en prenant pied sur les marches du passé. La grande salle tout entière consacrée à Rosa Parks et au fameux boycott des bus de Montgomery, nous indique le chemin.

A quand un tel musée en France concernant l’histoire coloniale? Cela serait sans doute nécessaire pour qu’enfin notamment les Antillais et créoles de France cessent de se lamenter sur leur sort de descendants d’esclaves et puissent, main dans la main avec ceux qui ne connaissent pas cette histoire et ne l’ont pas subie directement, enfin  imaginer un avenir commun.

Fabuleuse Philadelphie

Dans Chronique des matins calmes le 7 avril 2010 à 11:10

Trois jours que je suis dans la capitale de la déclaration de l’indépendance des Etats-Unis et je quadrille les rues et avenues les yeux écarquillés comme celui d’un enfant devant l’immensité et la beauté des immeubles qui marient l’antique, en pierres et briques, au miroir rutilant de leurs façades baignées de ciel. Je mitraille à tout va comme le premier touriste japonais venu. Que me disent ces artères taillées au cordeau, ces angles impeccables, cet espace dessiné comme un immense jardin à la française? Loin du baroque de Bucarest que je viens de quitter, où chaque immeuble est un soliste imposant sa personnalité à l’espace et attire le visiteur à lui, il y a ici une autre forme de chorégraphie. Je revois le Broadway boogie woogie, fameux tableau de Mondrian, où le quadrillage de New-York danse la danse infernale de ses artères multicolores, je retrouve le premier plan séquence de West-Side Story qui en un vol d’oiseau nous plonge dans la danse guerrière des quartiers.

C’est le Nouveau-Monde, monde de l’abstraction géométrique dominante. Tout fait tableau, la ville est un vaste musée d’art contemporain. Plus proche de Forsythe que de Maguy Marin et bien loin du tanztheater, cette ville se moque de l’expressionnisme. Son expression, elle la trouve dans l’espace donné à la liberté individuelle. Chacun s’y débrouille comme il peut sous le regard de Benjamin Franklin qui, du haut de son gratte ciel domine la ville en brandissant sa fameuse déclaration d’indépendance. Ce qu’est devenue sa ville correspond-il exactement à ce qu’il a rêvé? Je n’en suis pas certain, et j’ai hâte de lire L’esprit de Philadelphie d’Alain Supiot, sous-titré la justice sociale face au marché total.

Il y a sans doute entre l’abstraction d’une idée et la réalité, un grand écart qui laisse plus d’un danseur sur le pavé. L’abstraction chorégraphique parfois, met à mal le danseur lui-même et la chorégraphie peut briser le corps sur lequel elle se construit. Ce, jusqu’à donner cette absurdité qu’est la non-danse.

J’entre dans cette chorégraphie abstraite et je cherche pour l’heure le danseur. Il me faudra plus de temps pour le saisir que pour entrer dans le mouvement global de cette ville. Je cherche à comprendre ce qui derrière cette fascination immédiate que je ressens, se recèle comme indicible et latente angoisse.

C’est la danse qui m’emmène ici car j’accompagne Manuèle Robert, présidente de ma compagnie Quai des arts venue travailler à l’Université des arts pour mettre en place une soirée chorégraphique. Soirée qui aura lieu dans quelques jours dans le magnifique Merriam Theater. J’entre dans l’université, je tombe sous le charme de cette usine moderne du mouvement dansé. Ca danse de partout, une ruche. Je me laisse piquer comme d’habitude. La danse me saisit. Je regarde. Je raconterai plus tard.

40 ans de la francophonie

Dans Pas de catégorie le 24 mars 2010 à 8:22

Vous me direz: “quel egosystème cet Alain Foix”, mais tant pis, cette affiche, je la trouve trop bien, alors je la publie.

Invité par l’Institut Français et par le Ministère des affaires étrangères Roumain, j’ai donné quelques conférences et fait plusieurs rencontres avec les étudiants des universités, des collégiens et lycéens de Bucarest et Timisoara. Très belles rencontres, chaleureux accueil et un vrai intérêt pour la langue française et ses productions littéraires.

Ci- dessous, quelques liens, conférences, articles et interviews reflétant ces rencontres:

Bucarest hebdo

conference-alain-foix-mardi-23-mars-a-l-institut-francais-de-bucarest

Jetez un oeil sur le discours du Président Sarkozy dans la même page. Ca vaut le coup d’oreille.

Et aussi:

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Le texte de ma conférence:

Eloge de l’imperfection

1- Erasme et l’utopie d’Europe

Imaginons Erasme, Erasmus, errans mus, le rat errant comme l’appelait Luther avec mépris. Imaginons l’auteur de l’Eloge de la folie, parcourant l’Europe à cheval, la plume au vent, au-dessus de l’écritoire qu’il installa à même la croupe de l’animal.

Il écrit au rythme de son trot, corrigeant le manuscrit d’Utopia que lui a confié son ami Thomas More. Utopia, ce lieu qui n’a pas lieu, et qui n’a pas de lieu (u-topos), qui n’est que déplacement, déport, projection du réel vers l’imaginaire.

Utopia est une île, une île hors de tout centre, une île qui est son propre centre. Un espace excentrique déplaçant le réel vers la terre de l’imaginaire.

Utopia est une folie. Folie est aussi le nom qui désigne un abri. Utopia est abri, l’abri de l’impensé, peut-être même de l’impensable pour la raison raisonnable. Abri protégeant  la pensée des prétentions de la Raison constituée, de ses fausses évidences. Une folie qui rit comme un cheval hennit, et qui se moque de la Raison et de la vertu empesée, artificielle, amidonnée et sèche des mandarins, ayatollahs et autres donneurs de leçons. Une folie au galop. L’imagination est son  mouvement, l’utopie sa destination.

Et la folie déplace le philosophe, le dérange, le décentre, le désaxe, car elle est le lieu de la création, expression de l’original, la pente, la déclinaison d’où surgit le nouveau.

C’est le clinamen de Lucrèce cet axe incliné du monde qui fait que tout n’existe qu’en se jouant de la verticale et se moquant du droit. Désaxer est toujours ouvrir l’espace d’un nouveau chant.

Celui qui chante annonce le lever d’un nouveau jour. Ce nouveau rameau, ce Neveu de Rameau, cet original, cet énergumène qui chante et danse sur la rage et sur l’écume des jours, le philosophe Diderot dit ne pas l’apprécier. Il prend sa distance avec lui. Lui, c’est lui, moi, c’est moi. C’est pourtant par sa bouche toujours tordue, par sa parole forcément déplacée, ses commentaires non autorisés, que le philosophe dit des vérités qui dérangent, sortant du rang de la pensée droite, unique dirait-on de nos jours, unidimensionnelle disait Marcuse.

Et Erasmus, le rat errant, écrit sur le cahot des routes nouant le fil de ses pensées par les carrefours et les chemins sans fin. Il rêve d’une perle baroque trouvée sous le sabot de son cheval.

Baroque, oui, c’est ainsi qu’on nomme une perle aux rondeurs imparfaites qui roule et danse et se créant un centre à chaque volte, qui magnifie la lumière par le prisme de chacune de ses imperfections. Une perle comme un individu à la fois unique et multiple.

Il rêve de l’Europe, une utopie, un impensé, une folie, une unité créée par le divers. Combinaison en une seule île de tous les horizons. Une perle baroque. Un rêve qui roule sous le sabot de son cheval, une rolling stone qui chaloupe et rebondit à chaque aspérité du terrain, rendant hommage à la surface complexe, chaotique et cabossée du monde.

Et c’est Shakespeare, fils spirituel de Thomas More qui la ramasse, cette rolling stone,  l’élève à la lumière, y scrute les ombres de l’être et du non-être. Et c’est le fou qui parle encore entre Hamlet sur ses remparts et le grand rire profond des fossoyeurs car le haut parfois est en bas et la bassesse souvent sur les hauteurs.

Le monde ne tourne pas rond, et la folie atteint les plus puissants, les esprits les plus droits et les âmes les plus claires.

Iago a raison d’Othello, l’infâme Aaron dans Titus Andronicus, révèle au plus profond de ses ténèbres, au cœur sanglant d’une immonde cruauté, une âme faite de lumière et de raison. Au sein de la Tempête, c’est la folie de Caliban qui est le parangon de la raison, et sous les ors de Buckingham l’affreux boitement de Richard III bat une mesure de guerre au milieu de la ronde gracieuse d’un temps de paix.

De Venise à Copenhague et de Prague à Stratford le grand maître du théâtre du Globe convoque au banquet de l’Europe toutes les parties de l’univers.  Sur le théâtre des opérations, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique apportent à l’espace guerrier des scènes d’Europe les fruits incomparables et bariolés de la richesse du monde et de son utopie.

Et sur cette scène utopique, c’est le personnage lui-même, l’individu tout à la fois unique, multiple et universel dans sa particularité qui en est l’hôte. Une scène comme une auberge espagnole, comme un immense potlatch, un pot commun où chacun y apporte ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire au fond lui-même. Un pot au feu, un melting-pot, une feijoada brésilienne, un colombo créole au sein duquel mijote toute l’âme de l’homme en son intraitable multiplicité qui fait son unité.

C’est à ce riche banquet qu’au crépuscule de sa course effrénée rêvait le cavalier Erasme. Banquet d’Europe galante et conviviale dont la richesse se fonde sur la gratuité du don, c’est-à-dire du sens et, partant, de l’humain qui ne peut être objet d’aucun commerce, c’est-à-dire encore en dernière analyse de la Culture.

Culture comme perle sauvage, baroque et imparfaite en son essence et sa beauté et dont le non fini, l’inachèvement toujours recommencé, renvoie à l’infini du monde.

Culture comme socle toujours en mouvement d’une belle Europe qui danse et ne s’assied à la table commune que pour parler de tous. Culture dont le centre est partout et la périphérie nulle part, qui roule et rebondit sans cesse sur l’indivisé des actes, des situations, des paroles et créations singulières comme autant d’accidents nécessaires qui font la vie en son insaisissable richesse.

Une Culture toujours en mouvement, forcément en mouvement, pour que son bouillon tourné en multiples saveurs, ne se fige et retombe en grumeaux d’identités fermées. Une Culture, accommodée et épicée des cultures multiples, mais qui ne se résout pas à n’être que la somme de leurs identités figées, de leurs soustractions aux autres.

Une culture mise en mouvement par la danse commune et insaisie des sujets. Sujets dont la liberté fondamentale bouscule l’inertie des communautés. Une Europe qui permet d’être soi en sortant de soi, se libérant des nous déterminants et des identités fermées, sans porte ni fenêtre.

Etre vraiment soi, c’est sortir de soi, comme tout bon comédien, tout bon danseur ou musicien, tout vrai penseur. C’est se décentrer, s’excentrer, se déplacer, s’ouvrir à l’infini, à l’indéfini, prendre le risque de l’imparfait, comme promesse du futur, d’une perfectibilité, d’un à venir jamais tout à fait décidé.

2- De la francophonie comme utopie de la diversité

Penser vraiment l’Europe, ne serait-ce pas en ce sens initié  par Erasme comme penser la francophonie ? C’est  à dire penser la Culture qui convoque les nations comme forces d’agrégation de volontés individuelles, d’appartenances voulues, désirées et décidées par des sujets conscients et libres. L’Europe comme la francophonie c’est donc le déplacement, le décentrement, et c’est la crise.

Crise car elle ne peut qu’être utopie en marche, bousculant le réel, posant question aux nations, à toutes les identités qui doivent sans se renier affronter le vertige de leurs propres limites, de leurs imperfections mises en lumière.

La francophonie comme l’Europe des nations est un collier de perles baroques.

Elle est un concert dans la mesure où chaque interprète, chaque instrument, chaque note et chaque timbre, ne déploie son identité que dans la résonnance d’avec les autres.

Un tel concert libère l’individu de la seule force agrégative de sa nation, crée une force centrifuge, l’ouvre à un ensemble plus large auquel il participe en apportant à la fois sa liberté de sujet et les déterminations, les particularismes du paysage alors ouvert de sa nation. Il met en valeur le fait que son identité n’est pas simplement expression de sa nationalité, mais l’ordre des choix individuels qui font sa personnalité, le font un interprète toujours irremplaçable de la partition du monde.

La francophonie comme l’Europe sont de nouveaux espaces de liberté, mais aussi de responsabilité devant un monde s’ouvrant encore, toujours, toujours-déjà indéfini. Comme du temps d’Erasme, notre planète est en crise d’identité, une crise topographique, une crise universelle où les vieilles nations enfermées dans leurs histoires, leurs cultes et leurs frontières sentent en elles l’irrésistible érection devant un monde nouveau.

Comme un éveil adolescent, elles pressentent la nécessité de ce passage vertigineux d’un monde clos à un univers infini. On dirait aujourd’hui « mondialisé ».

Il se lève de nouveau un besoin d’utopie. Une utopie nouvelle et vierge, car les autres furent violées. Violées par les dictatures et les totalitarismes, violées aussi par le commerce faisant de l’homme non plus le sujet mais l’objet de son profit, violé par la spéculation et la « profitation ».

Depuis Caliban de la Tempête de Shakespeare, le noir, l’indien, l’étrange étranger, virent leur sueur et leur sang échangés contre perles de pacotille sinon des coups de fouet.  Alors se sont levées des nations et des nationalismes, des blasons d’identités guerrières léchant le sang des coups de fouet sur leurs corps maltraités.

3- La francophonie et l’Europe comme alternative de paix par la diversité même.

Alors se sont levées l’Europe comme nouvelle danse des nations, et la francophonie comme une alternative possible à la colonisation.

De nouvelles rondes, des danses baroques dont le centre est partout et la périphérie nulle part. De nouvelles utopies, jamais finies, toujours à réaliser.  Et les danseurs de ces rondes là luttent avec toute la grâce nécessaire et toutes leurs distinctions contre la pesanteur et l’inertie de leurs nations qui cependant constituent le sol de leur élévation.

Si cette danse est un rêve, alors, comme disait Nietzsche, rêvons le jusqu’au bout. Rêvons le jusqu’au bout sachant toujours qu’au milieu de la ronde comme dans le cœur de l’homme, il y a toujours ce boitement, ce diable dans la musique, diabolus in musica, un hideux Richard III dont le dessein, la raison d’exister, est toujours d’abaisser cette ronde en une affreuse danse guerrière.

Alain Foix

Une lettre inédite de Jean FERRAT

Dans Pas de catégorie le 16 mars 2010 à 5:26

Mon excellent ami Laurent Klajnbaum vient de me faire un beau cadeau: la lettre inédite de Jean Ferrat ci-dessous.

Cette lettre a une histoire racontée par une certaine Myriam. Et voici pourquoi et comment elle a finalement atterri ici, sur mon site:

Bonjour

Mon Ami Christian B un des fondateurs des comités Ras ‘Front en Isère et à Voiron notamment (ou je milite depuis quelques années et Jardin aussi!) vient de nous adresser ce document ci-dessous ou pj.

C’est un discours de Jean Ferrat qu’il avait prononcé en 1997 lors du banquet républicain à Entraigues.  6 ans après (en 2003)  l’ami Christian  avait vaguement entendu ce discours à une émission de radio (il ne se souvient plus exactement), à cette période  Ras l’Front était en pleine activité et nous éditions un journal national, chaque comité local  alimentait avec des articles. L’ami Christian avait  écrit à Jean Ferrat pour lui demander le texte, afin de l’intégrer dans le journal mensuel de Ras l’Front.

Jean Ferrat lui avait  envoyé le brouillon de son discours et avait précisé (voir carte visite ci-après) que nous pouvions le diffuser tant que nous le souhaitions. Ce discours est paru dans le journal de Ras l’Front en 2003 et l’ami Chistian a gardé ce brouillon qu’il vient d’envoyer sur notre mailing liste.

Alors je vous l’envoie à mon tour. L’ami Christian nous précise “vous en ferez la relation avec le résultat du FN”. Jean Ferrat est mort, le FN renait du Sarkozysme et Ras l’FRONT n’est pas mort…….

Bises

Myriam

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J’ai pas fini mon rêve

Dans Chronique des matins calmes le 16 mars 2010 à 1:27

Cette chanson, je l’ai chantée toute la nuit. Elle m’a tourné et retourné comme une crêpe entre mes draps, m’empêchant de dormir. Pourquoi celle-ci et pas une autre? Elle me fait pleurer comme un enfant, des larmes irrésistibles, et le jour levé, en plein midi, je pleure encore. Jean sera enterré dans quelques heures à trois jours du printemps.

Est-ce cette émission que j’ai regardée hier soir sur une chaîne publique? On y voyait des images oubliées, des journalistes tournant le dos à la caméra, ou bien restant dans l’ombre, une ombre pensante, sensible, intelligente dialoguant avec l’artiste qu’elle met à la lumière. Et au milieu de cette lumière, pas un visage seulement, pas un sourire seulement, une voix, un être, une sensibilité. Le noir et blanc peut-être a cette vertu sur la couleur, mais c’est sûrement qu’il ne s’agit plus de la même télévision, des mêmes artistes, des mêmes journalistes, une télévision à l’écoute de la personne, respectueuse de l’individu, même si en même temps elle était capable de la pire des censures. Ferrat, tu me fais devenir un vieux con avec cette nostalgie du noir et blanc.

Je dis noir et blanc, mais en réalité cela est faux, elle était bleue, comme l’ombre et la neige. C’est cet oeil bleu que j’ai vu pour la première fois dans le magasin de Continental Edison de Clignancourt clignotant dans mes yeux d’enfant lorsque je suis arrivé en ce novembre glacé de ma Guadeloupe natale. Ce bleu en plein hiver me ramenant là-bas.

Je me retourne dans mon lit et je me vois assis au bord de l’océan couché sous l’horizon comme un immense écran de télévision et je me vois chanter: “attends encore attends, j’ai pas fini mon rêve.” Et ma mère qui reprend la voix sucrée d’Isabelle Aubret qu’elle adorait, le double évaporé de cette mâle voix claire des profondeurs, comme elle chantait Joe Dassin ou Nana Mouskouri. C’est peut-être ça, cette nostalgie, celle de la voix d’un enfant et de sa mère se mêlant devant l’écran océanic de leurs dimanches de banlieue.

Monsieur Jean Cap Ferrat, toi qui t’es choisi un nom du bord de l’horizon, tu me fais pleurer comme un bébé. Et je te vois là dans mon lit ou à ma place au bord de l’océan qui dis à la mort tapotant sur tes épaules: “attends, encore, attends, j’ai pas fini mon rêve”. Et je comprends pourquoi je pleure. Ton rêve, c’est mien, le nôtre. Chacun un jour viendra à ta place sur cette plage déserte de notre vie chanter cet hymne à l’existence, à l’espérance, au lendemain qui songe. Tu laisses ta place à regrets, comme je te comprends, mais moi, mais nous, tous ceux qui rêvent et osent songer, sommes déjà là pour chanter ta chanson et pour finir ton rêve sans fin.

En voyant un vol d’hirondelles

Dans Chronique des matins calmes le 13 mars 2010 à 8:43

Pourtant, que sa voix était belle. Comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles, que Jean Ferrat vient de nous quitter?

Chacun de nous pourrait lui chanter ces paroles d’Aragon:

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines.
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon.

Une voix s’est éteinte qu’on croyait immortelle

Sombre et profonde comme l’Ardèche qu’il enchantait, sonore comme un gourd noir, claire comme l’eau claire. La nature faite homme par le corps, par l’esprit, par la voix, par ses choix. Plus qu’un chanteur, un aède, un barde qui nous disait la poésie brutale, subtile, cruelle, vivante du monde.

Nous serons vingt et cent, nous serons des milliers et bien plus certainement orphelins de sa voix.

Nous continuerons longtemps à chanter ses chansons que voici:

Départements Oubliés des Médias

Dans Chronique des matins calmes le 11 mars 2010 à 10:34

Très en colère, ce matin, l’Alain. DOM voudrait-il dire Départements Oubliés des Médias? Force est de constater qu’il en est de même pour les ROM (Régions d’Outre Mer) vers lesquels aucun chemin médiatique ne mène. Ce matin, sur France Inter, écoutant ma radio préférée, j’ai failli, d’indignation, avaler de travers mon café chaud bouillant. C’en était trop. Marie-George Buffet que j’aime pourtant bien et qui se porte à la pointe du combat contre le néocolonialisme, venait elle aussi, après le long défilé des politiques de tous bords au sujet des régionales, parler des 22 régions françaises, rayant d’un trait de salive toutes les régions d’outre-mer. Si l’outre-mer ne fait pas partie de la France, alors qu’on le dise clairement. Ce n’est pas un simple lapsus, car je constate que la fameuse vigilance des journalistes de France Inter fut prise constamment à défaut sur l’expression de ces “22 régions françaises”. Comme s’il était convenu entre tous les politiques et les journalistes qu’on ne parlait que de ça: des élections régionales en France métropolitaine. Comme s’il était entendu que l’outre-mer ne faisait pas partie de la France. C’est grave, très grave. On raye  de la carte de France par le mépris du silence, ces millions de Français qui vous écoutent et qui avalent leur café de travers. Après on parle de lutte contre l’exclusion, on parle d’identité française, on parle d’égalité des chances et j’en passe. Je pense que le racisme et la xénophobie s’alimentent de telles impasses, de tels silences, de tels dénis d’existence. Les voix du racismes sont impénétrables et il se loge au fond même de notre inconscient. Seule la clarté du langage et sa précision sont de nature à le débusquer. Alors si on prétend lutter contre le racisme et la xénophobie, la première chose est de veiller à être exact lorsqu’on s’exprime. Et s’il est bien vrai que l’outre-mer fait partie intégrante de la France, alors on ne peut pas parler des 22 régions françaises au sujet d’un scrutin national de telle importance.

Bon, mon café s’est refroidi.

La recherche, un temps perdu?

Dans Chronique des matins calmes le 8 mars 2010 à 12:47

Je publie ci-dessous une lettre d’une doctorante, Clara Boyer-Rossol, à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Cette lettre m’a frappée par la manière dont elle raconte très simplement et de manière sensible la situation de la recherche en France à travers l’expérience quotidienne d’une doctorante. Frappant, touchant et édifiant. A méditer.

Paris, le 22 février 2010

Madame la Ministre,

Je me permets de vous écrire afin de vous adresser mon témoignage sur la condition actuelle des doctorants en France.
Il est précisément 22h30, après une journée de travail à temps plein (un travail alimentaire il va sans dire), je commence la deuxième partie de la journée, consacrée à mes activités de recherche. En quatrième année de doctorat, je devrais m’investir à la rédaction de ma thèse, mais par manque de temps et de moyens, j’essaye seulement de maintenir ces activités.
Certains jours, je puise ma volonté de persévérer dans mon intérêt constant pour la recherche, d’autres jours, je m’appuie sur ces longues années de travail acharné pour relancer ma motivation. D’autres jours encore, je continue à travailler doublement pour le simple principe d’avoir payé 552 euros à la rentrée universitaire. Enfin, certains soirs comme ce soir, je peine à trouver du sens à cette situation. Je dresse un premier bilan : un parcours universitaire honorable, mené dans une perspective de professionnalisation (publications, interventions en conférences, terrains, enseignement…), des résultats encourageants et malgré tout ce travail, toute cette volonté déployée, je ne sais pas même comment je vais pouvoir matériellement finir ma thèse.
Je suis de cette majorité silencieuse qui n’a pas eu d’allocation de recherche et qui jongle quotidiennement entre activités rémunérées et études que l’on doit soi-même financer. Je suis de cette majorité silencieuse qui ne bénéficie d’aucun vrai statut (salariée tout en étant toujours étudiante, je ne bénéficie ni des avantages des travailleurs ni de ceux des étudiants telles que réductions, etc…). Je suis de cette majorité silencieuse qui perçoit ses débouchés comme un brouillard épais.
Ce dernier sentiment est particulièrement vivace chez mes collègues en sciences humaines. Pourtant, à l’heure des débats sur l’identité nationale ou autres polémiques médiatisées, ce sont bien les chercheurs en sciences humaines – historiens, sociologues, anthropologues – qui sont sollicités pour tâter le pouls de notre société. Je suis un de ces futurs docteurs en sciences humaines, j’ai un niveau bac plus 8 et, lorsque je ne troque pas un poste d’hôtesse d’accueil pour un poste de remplaçante dans une quelconque administration, ma préoccupation quotidienne est de trouver un énième prochain CDD – les congés payés ne font pas encore partie du vocabulaire des doctorants.
On entend parler de milliards d’euros que le gouvernement serait prêt à débloquer pour financer l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Moi, je voudrais seulement savoir comment payer mes factures et soutenir ma thèse.
En aucun cas, mon intention est de dépeindre un portrait misérabiliste de ma situation. J’ai fait le choix de m’engager dans la recherche, et je l’ai fait avec conviction. Je crois en mes aptitudes et compétences de jeune chercheur comme en ceux de nombreux de mes collègues, je crois en la qualité de la recherche francophone et en sa production scientifique. Seulement, je m’interroge sur son devenir. Qu’en est-il, Madame la Ministre, lorsque finalement la seule perspective qui s’offre à un(e) doctorant(e) français(e) est de se tourner vers l’étranger pour espérer vivre de son travail ?
Je ne suis pas un chercheur de renom ou un spécialiste reconnu, je ne suis qu’une doctorante parmi tant d’autres, je ne suis pas au fait des derniers chiffres, statistiques et prévisions dont dispose votre Ministère, je n’ai rien d’autre que mon découvert à plusieurs chiffres, mes stratégies quotidiennes et un manque de visibilité à l’horizon.
Mais je continuerai demain, à mener tant bien que mal mon projet d’étude, non pas pour encadrer au mur mon diplôme, ni même pour un hypothétique débouché à la clé. Je continuerai demain parce que je crois en mon travail. Je déplore uniquement qu’en France, le pays de la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, l’écho qui m’est quotidiennement renvoyé est celui de la Précarité.
En vous remerciant très sincèrement de votre attention, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de mes sentiments distingués.

Klara Boyer-Rossol
Doctorante en Histoire
Université Paris VII

Les migrants votent avec leurs pieds

Dans Chronique des matins calmes le 6 mars 2010 à 3:22

Trouvé dans mes archives, un article sur les migrations que j’avais écrit en 1993 dans Africa International, suivant le rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population. Il est toujours intéressant de retrouver des articles oubliés et de voir à quel point les politiques sont en retard sur les alarmes émises par les experts des diverses intitutions, relayés par les médias. Les médias semblent également amnésiques oubliant vite leur propres alarmes pour se faire l’écho immédiat des politiques qui semblent souvent avoir découvert l’eau tiède et se positionnent en retard sur des urgences annoncées des décennies auparavant. Dans cet article, le mot de mondialisation n’est pas prononcé, et pour cause, le terme n’était pas encore médiatisé, mais il s’agit bien de ça. Autre chose: à la veille la journée internationale des femmes, et des débats suscités par le port du voile, la burqa et autres modes de minorisation de la femme,  il est intéressant de noter ici le rôle primordial qu’elles jouent dans la question des migrations.

LES MIGRANTS VOTENT AVEC LEURS PIEDS

L’Etat de la population mondiale, le rapport 93 du Fonds des Nations Unies pour la Population.

Présent‚ comme chaque année par le Fonds des Nations Unies pour la Population, le rapport 93 se penche tout particulièrement sur le  problème  des migrations tel qu’il se pose aujourd’hui, avec acuité‚ depuis la fin de la guerre froide. Il note que la pression démographique mondiale est amenée à se renforcer et qu’au cours des vingt prochaines années, nous allons assister à des migrations massives et cela , malgré le fait que les pays occidentaux consacrent aujourd’hui 7 milliards de dollars par an à la résorption de ce problème et qu’ on assiste aujourd’hui à une légère réduction des inégalités de croissance entre le Nord et le Sud. En effet, de 73% du PNB mondial attribué‚ aux pays riches en 1989, nous sommes passés à 65% en 1993, soit une réduction de 16%.

On estime, par ailleurs, à 1,7% par an la croissance démographique mondiale, ce qui portera probablement la population mondiale, de 5,57 milliards actuellement, à 6,25 milliards d’habitants en l’an 2OOO, et à 11,6 milliards en l’an 215O, seuil projet‚ de stabilisation.

Quant à l’Afrique, elle est en train de battre des records de croissance démographique, puisqu’ elle devrait passer de 7OO millions de personnes actuellement à 1,6 milliards – soit plus du double -  en l’an 2O25, c’est à dire demain.

Le FNUAP estime que 95% de la croissance démographique mondiale est imputable aujourd’hui aux pays en développement  et que ce déséquilibre   constitue un des principaux facteurs des migrations internationales.

Cette croissance  est, selon cet organisme, un facteur d’aggravation de la pauvreté et non, comme on pourrait le penser un élément de développement potentiel. Car ce n’est pas une croissance maîtrisée. Il y a donc un distinguo à faire entre croissance et dimension de la population, en termes de développement économique. Dans les pays en développement, la demande d’emploi se développe beaucoup plus vite que le marché du travail, ce qui est une des causes d’ ‚migration massive.

La pandémie mondiale du SIDA peut-elle être un facteur de réduction démographique? Le FNUAP estime que, malgré l’ampleur du drame, cela n’aura pas une portée statistique déterminante puisque l’Afrique, le continent le plus touché, devrait atteindre en l’an 2OOO une croissance démographique de 1,8%.

Par contre, la dégradation de l’environnement devrait être une cause beaucoup plus certaine d’influence sur des tendances démographiques.

La désertification, l’érosion des sols, les inondations, l’élévation prévisible du niveau de la mer dû, selon certains scientifiques, au réchauffement de la planète, obligeant les habitants des zones sinistrées à fuir leur lieu d’habitation, tout cela peut fortement aggraver le phénomène de migration international.

Ces populations rurales migreront vers les grandes villes du Sud et du Nord, ce qui renforcera le phénomène des mégalopoles. On estime que d’ici l’horizon 2OOO, la moitié de la population mondiale vivra dans les villes et qu’il y aura 5 mégalopoles  de plus de 15 millions d’habitants dont 3 dans les pays en développement.  Tout cela risque de poser de sérieux problèmes de développement économique et social, avec, très certainement de nouveaux paramètres inédits à gérer et des situations on ne peut plus explosives. Si donc le phénomène de migration mondial continue de s’accentuer, cela risque, selon de FNUAP, de constituer une véritable menace pour la communauté internationale.

Mais quelles mesures adopter? N’y a-t-il pas là, dans les causes de migration, des facteurs purement liés à la modernisation générale de la planète? La distinction entre ville et campagne, par exemple, pour des raisons liées à la modernisation des moyens de communication; télévision, radio et facilité des voyages,  se fait plus fluctuante.

“Exposés à des horizons plus vastes qui leur donnent une autre idée de leur avenir possible, note le rapport, les ruraux sont devenus plus tributaires de centres urbains d’achat et de vente de biens et de services et, à bien des égards, ils font déjà partie du monde urbain”. Leur déplacement vers les zones urbaines rencontre donc de moins en moins de barrières physiques ou psychologiques.

Il est important à ce sujet de bien avoir conscience que les migrations humaines sont d’ abord l’expression collective de millions de décisions individuelles et familiales comme le rappelle ce rapport. C’est donc au niveau de l’environnement individuel et familial qu’il faut chercher les solutions à ces phénomènes de masse. Mais il est clair par ailleurs que le ressort du mouvement migratoire se trouve dans la pauvreté et l’insécurité‚ bien que, sauf en cas de crise politique et écologique, les migrants ne sont pas les membres les plus pauvres de leur communauté. Ces membres migrants s’avèrent assez bien renseignés sur leur destination, généralement volontaires et débrouillards, ce sont souvent des individus ayant un rôle actif au sein de leur groupe. Leur départ contribue à affaiblir encore plus leur communauté d’origine. Ce simple constat pour nous rappeler que le phénomène migratoire n’est pas seulement un phénomène d’invasion des régions favorisées, mais une vraie nuisance causée aux régions d’émigration. La cause psychologique liée à l’angoisse du manque de perspective à long terme, à l’ennui et au désespoir régnant dans certaines campagnes est aussi à prendre en compte. Si, comme le précise le FNUAP,   les migrations ont toujours été avantageuses sur le plan social et économique pour toutes les personnes concernées, il n’en reste pas moins qu’elles créent un certain traumatisme lié au déracinement. L’émigration apparait pour beaucoup de familles comme le dernier recours, la solution de la survie du groupe, un espoir de jours meilleurs. Et il n’est pas rare de voir des familles prendre la décision d’envoyer leurs jeunes chercher des ressources dans d’autres régions. Une étude montre que les fonds  que les migrants internationaux envoient chaque année à leur famille restée en arrière s’élèvent à 66 milliards de dollars et se placent, en valeur, au deuxième rang de l’économie mondiale après le pétrole. Leur montant dépasse toute l’assistance au développement venant de gouvernements étrangers. Mais il apparait aussi que ces fonds n’apportent finalement qu’assez peu au développement de l’économie globale des pays d’origine de ces migrants.

Pour apprécier l’ampleur du phénomène migratoire mondial qui pourrait devenir ” la crise humaine de notre époque”, il est important de savoir que le nombre de migrants internationaux est estimé à 100 millions d’âmes, soit presque 2% de la population mondiale vivant hors du pays de naissance.

Il est faux de penser que cette migration se polarise du Sud vers le Nord.

Non seulement une bonne partie des migrations se situe à l’intérieur même des pays du Nord, mais depuis la fin de la guerre froide et depuis l’apparition de nouvelles puissances économiques du Sud Est asiatique et du moyen orient, on voit se multiplier à l’Est et à l’Ouest les nouveaux pays d’immigration.

Un autre préjugé dont il faut se débarrasser pour mieux apprécier la nature de ces migrations : elles ne sont pas uniquement le fait des hommes. Près de la moitié des migrants sont des femmes. Elles constituent ce qu’il est convenu d’ appeler ” la migration invisible” à cause du fait que les politiques d’immigration continuent souvent à considérer que les migrants sont des hommes et que les femmes sont à charge. Elles constituent aussi près de 75% de la population mondiale des réfugiés (6O à 80 % de ménages de réfugiés ont pour chef une femme) et une partie importante des immigrés clandestins. Les femmes, dans la migration, prennent en fait leur destin en main. Elles n’émigrent plus seulement pour suivre leur mari, mais pour chercher du travail. Les causes de leurs migrations individuelles sont bien sûr multiples, mais on peut noter que, notamment en Afrique, la perte de leur conjoint pour cause de SIDA  entre en ligne de compte. C’est un facteur important de déstabilisation des familles, donc d’émigration. – L’étude estime que 10 à 15 millions d’enfants dans le monde pourraient, d’ici l’an 2000, perdre leurs parents à cause du SIDA -.

La situation des femmes dans la migration n’est pas tellement plus enviable que dans leur pays d’origine. Elles sont souvent considérées par leurs employeurs comme une main d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Sans compter qu’elles sont très exposées aux viols, à l’exploitation sexuelle et aux mauvais traitements en tous genres.

L’amélioration de la condition des femmes dans leurs pays d’origine apparaît donc comme une des clés de la limitation du phénomène migratoire.

Certains pays comme l’Algérie, la Bolivie, le Brésil, le Pérou, l’Egypte et la Zambie commencent à se rendre compte qu’il importe de mettre fin à l’inégalité‚ entre les sexes et d’ouvrir plus aux femmes l’accès aux ressources économiques, comme, par exemple, la propriété‚ des terres.

Ainsi, la dignité‚ de la femme comme celle de l’homme au sein de son groupe et de son pays doit être au centre de tout dispositif visant à ralentir le phénomène migratoire. Telle est, en partie, la conclusion du rapport de la FNUAP qui préconise les mesures suivantes:

-Dispenser des services sociaux aux zones rurales, notamment en matière d’éducation, de santé et de planification familiale.

-Dans les zones urbaines, s’intéresser de plus près aux infrastructures et aux services dispensés aux pauvres, encourager la croissance des petites et moyennes agglomérations par des interventions en matière d’ emploi, d’ éducation et de promotion sociale qui favorisent l’équilibre entre l’urbain et le rural.

- Les nations industrialisées doivent tenir compte des répercussions que leurs propres politiques économiques, commerciales et en matière de développement ont sur les migrations internationales.

La responsabilité des mouvements migratoire doit donc être, en matière politique imputable à l’ensemble des pays concernés. Il est clair que les migrants “votent avec leurs pieds” et dénoncent par le mouvement, un échec en matière politique, économique et sociale.

Les auteurs du rapport sont très clairs en l’occurrence lorsqu’ ils affirment dans leur conclusion : “L’environnement juridique et politique doit permettre à ceux qui sont au bas de l’échelle de mieux maîtriser leur propre vie.”

Alain Foix

AFRICA INTERNATIONAL

A quoi sert la philo?

Dans Chronique des matins calmes le 16 février 2010 à 12:42

C’est le sourire du jour. Une image trouvée ce matin en fouillant dans mes archives. Offerte il y a quelques années par un ami voulant se payer ma tête. Elle me fait encore sourire. Et je crois qu’il est salutaire pour quelqu’un qui se prétend philosophe, de se poser régulièrement cette question, même affalé sur le toit de sa niche. Comme il peut être salutaire de se poser la question de savoir pourquoi je me lève tous les jours avant de ne plus pouvoir me la poser. Je me demande d’ailleurs si je n’aurais pas mieux fait de me demander pourquoi j’écris cet article. Mais on ne peut pas toujours se poser des questions. C’est fatiguant.

Que voyez vous?

Dans Pas de catégorie le 15 février 2010 à 11:39

Récemment, à Perpignan, je faisais en compagnie de mon amie chorégraphe Dominique Rebaud une lecture démonstration sur la danse. Dominique a eu la belle idée de projeter une série de photos de danse toutes différentes tirées de l’histoire contemporaine de la danse en posant au public la question: “Que voyez vous”?

Je devais, à partir des réponses du public développer une analyse, des commentaires et un ensemble de questions rapportant à l’histoire ou à la mémoire de la danse se réfléchissant dans la photo. Sur la photo, et par ricochet dans les regards posés sur celle-ci.

L’image, et tout particulièrement l’image de la danse, est comme un écho à la vision. On voit aussi ce qu’on projette. L’œil ne capte pas seulement. Il capture, il saisit. Il est prédateur. Nous avons au fond de la rétine cette part animale qui nous rapproche des fauves. L’œil est un outil nous permettant d’abord d’attraper ce que nous connaissons, ou croyons connaître déjà. D’où l’intérêt de surprendre (sur-prendre) voire de décevoir le regard et l’obliger à se défaire de la gangue de sa culture pour percevoir ce qui est nouveau et parlant dans une œuvre d’art.

En l’occurrence,  il était notamment intéressant de voir à quel point les réponses étaient différentes et témoignaient chacune à leur manière d’un rapport personnel à la danse, au mouvement, à l’image, aux formes, aux corps. Rapport personnel mais aussi culturel, social. L’image arrêtée d’un corps ou d’un ensemble de corps en mouvement étant d’abord perçue à travers le filtre d’une autre image mentale prédéterminée par sa culture et son expérience.

En réalité, ce qu’on voit dit parfois plus sur celui qui voit que sur ce qui est vu.

Il serait tentant sur une telle photo d’interroger les visiteurs de ce site en leur posant la question: “Que voyez vous?” Chiche de répondre ici même. Tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.

Un indice: C’est une photo de la compagnie Alwin Ailey

Libération Haïti

Dans Presse le 6 février 2010 à 1:14

Ci-dessous mon texte sur Haïti  publié dans Rebonds de Libération du 18 janvier dernier.

L’autre urgence pour Haïti

Il est une grande urgence : panser l’histoire de France. Panser avec un a, c’est à dire la repenser. Il faudrait à ce grand corps malade comme autrefois pratiquer une saignée

Et l’on verrait sans doute couler une bonne part de sang noir, celle de l’histoire haïtienne

qui est un affluent de notre identité française. Oui, de notre identité française.

Haïti est présente dans notre mémoire mais il faut qu’elle accède à notre souvenir. C’est à dire à la conscience d’un passé pas si lointain qui, parce qu’il est situé clairement dans l’espace et le temps permette d’identifier notre malaise présent et éclairer actions et décisions. Nous avons bouché l’artère qui mène à Haïti et les secousses de ce membre fantôme nous font encore souffrir.

Notre histoire, notre identité française est malade d’Haïti et aussi des anciennes colonies. Nous nous précipitons au chevet du grand blessé en feignant d’ignorer qu’il est malade de nous et qu’il lève en nous une secrète douleur.

Alors il nous faut d’urgence maintenant enseigner l’histoire d’Haïti comme une part réelle de l’histoire de France car il en est ainsi.

Que cette heure d’histoire qu’on voudrait supprimer en terminale S soit consacrée à l’histoire d’Haïti et anciennes colonies. Alors peut-être que nos futures élites sauront mieux faire la part entre la pitié et la responsabilité. Je ne parle pas de culpabilité. Les coupables sont morts depuis longtemps, mais les responsables sont vivants car on est toujours responsable de son héritage. Mais on devient coupable de ne pas ressaisir ce legs pour le réinvestir différemment pour l’avenir.

Il s’agit bien d’urgence car il ne suffit pas de soigner la plaie, guérir le symptôme, mais s’attaquer aux causes de la maladie.

Parmi ces causes, on trouve la France et son oubli. Reconstruire Haïti, c’est reconstruire aussi la relation entre la France et Haïti qui passe par une histoire commune.

Haïti se meurt d’avoir été isolée dès qu’elle s’est libérée. Elle a commis, sous l’impulsion de Toussaint Louverture, le crime de lèse-majesté d’avoir imposé dès le 29 Août 1793 (date tombée dans l’oubli) une abolition de l’esclavage que la Convention a dû entériner le 4 février 1794. Haïti oubliée des droits universels de l’homme que la France venait de signer, et qui par cet acte d’insoumission devenait le premier pays réalisant de fait le rêve d’universelle liberté des Lumières. Haïti qui fut un pays de cocagne, grenier de la France, et qui sous l’impulsion de Toussaint Louverture devenait une nation pleine et entière au sein de la nation française, développant une économie structurée et porteuse de richesses pour ses habitants. C’en fut trop pour Bonaparte qui voulut rétablir l’esclavage et fut battu à plate couture en 1803, défaite sur laquelle se hissa le drapeau d’Haïti indépendante. Les puissances coloniales, par peur de la contagion d’un tel exemple dans la région, l’ont isolée. Cet isolement économique s’est renforcé par la peur d’une nouvelle contagion, celle de Cuba.

Alors il serait grand temps de libérer de nouveau Haïti, ce qui veut dire de lui laisser la liberté de fait de construire véritablement son indépendance dans sa relation naturelle avec l’ensemble américain et caribéen (c’est à dire aussi les Antilles françaises et la Guyane qui ne demandent que ça).

Hors de toute référence à une fatalité qui par définition clôt l’avenir et renvoie à une faute passée, il s’agit d’arrêter d’enfermer Haïti dans le présent, présent de l’actualité, présent du soin, de l’intervention, de la douleur. Il est bien d’adopter les enfants sinistrés, mais les arracher de leur terre de souffrance renvoie toujours à la douleur d’un arrachement inaugural qui fut celui de l’Afrique. Les enfants sont l’avenir d’Haïti. Il serait bien préférable de construire avec toutes les nations responsables de son état, le cadre géopolitique lui permettant de croître dans son milieu naturel, dans une nouvelle écologie dont elle peut redevenir l’emblème, une économie durable s’inscrivant dans la relation avec une caraïbe enfin libérée des querelles politiques des grands Etats.

La France a dans ce cadre un rôle fondamental à jouer. Cela non pas au nom de la charité, mais à celui de son identité. Car il est aujourd’hui fondamental de rappeler que le mot fraternité qui frappe notre emblème, nous le devons à Haïti, notamment à l’intervention d’un certain Belley, député noir haïtien envoyé en 1794 à l’Assemblée nationale par Toussaint Louverture dans une délégation symbolique de trois députés, un blanc, un mulâtre et un noir. Le mot fraternité qu’il prononça, repris par l’Abbé Grégoire et par l’Assemblée, ornera définitivement notre emblème à partir de 1795, venant rejoindre le couple liberté égalité jusque là sans enfant, et renforçant le lien dans une trinité indéfectible.

Alain Foix

Haïti, petite épine dans les scandales

Dans Chronique des matins calmes le 28 janvier 2010 à 7:53

Avant-hier je vous donnais des nouvelles de mon ami Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien. En voici de plus fraiches (en même temps cuisantes) montrant que le scandale ordinaire en Haïti est le petit poisson baignant dans ses eaux et alimentant au jour le jour le gros scandale qui fait le quotidien de ses habitants. Un exemple parmi tant d’autres qui montre que derrière l’urgence humanitaire, il y a une autre urgence: celle de reconsidérer ce peuple et de le respecter vraiment.

Cette mésaventure, il en fait part par lettre à Michel Le Bris, directeur du Festival Etonnants voyageurs, et je l’ai piquée sur le blog papalagui  de l’excellent Christian Tortel, journaliste de son état.

En Haïti, la littérature ne plaît pas à tout le monde

Voici la lettre envoyée de Port-au-Prince (Haïti) par Louis-Philippe Dalembert aux prises avec la petitesse rance et le colonialisme sordide.

Louis-Philippe Dalembert est auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle). Derniers titres parus : Les dieux voyagent la nuit Le Rocher, 2006, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati (en créole), Éditions des Presses Nationales, 2008, Le roman de Cuba Le Rocher, 2009.

Cher Michel Le Bris,

Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.

Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.

Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.


Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.

Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.

Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.

Bien amicalement,

Louis-Philippe Dalembert

Solidarité artistique Haïti

Dans Pas de catégorie le 26 janvier 2010 à 7:39

Les membres du conseil d’administration d’AVIGNON FESTIVAL & COMPAGNIES souhaitent apporter leur soutien aux artistes d’HAÏTI. Ils ont créé, au sein de la Fondation de France, un fonds qui leur est destiné. Ecoutez l’appel aux dons de Pierrette Dupoyet, vice-présidente d’AF&C dans la vidéo ci-dessous.

http://www.caspevi.com/solidarite-artistique-haiti/

AUTRE INITIATIVE DE SOLIDARITE ARTISTIQUE: CELLE de ETC_CARAIBE

Voici la lettre que nous a fait parvenir Danielle Vandé sa directrice artistique

Bonjour à tous,

Etc_caraibe compte parmi ses membre une douzaine d’auteurs haïtiens fortement touchés par la catastrophe qui s’est abattue sur eux, leur maison, leur pays, leur famille… Nous avons reçu des nouvelles de certains d’entre eux: Saint Just Louvenson va bien mais il n’a aucune nouvelle de sa famille qui vit sur Port au Prince, il ne parvient pas à rejoindre la capitale, les rues sont bloquées; la famille de Guy Régis est sauve, celui  ci cherche à les rejoindre pour leur porter secours et assistance.
Je venais de recevoir un mail de Jean Durosier Desrivière qui était heureux de m’annoncer qu’il avait trouvé un poste au ministère de la culture auprès de Magalie Comeau Denis, une heure plus tard il n’y avait plus de ministère et nous sommes sans nouvelle d’eux.
Nous n’avons pas non plus de nouvelles des autres: Evelyne Trouillot, Emanuel St Hilaire, Jean Marc Voltaire, Jean Joseph, Franck Etienne, Charitable Ducchens,Dovilars Anderson, Dominique Batraville..

Toute l’équipe d’Etc_caraibe tient à leur assurer son soutien.
Voilà pourquoi le bureau a décidé d’organiser une collecte de soutien auprès des auteurs d’Etc pour aider leurs amis et compagnons d’écriture d’Haïti.

Vous trouverez ci-dessous l’adresse d’Etc_caraibe qui vous permettra d’envoyer vos dons que nous nous engageons à remettre et répartir équitablement entre tous nos auteurs qui, sur place, se battent et aident leur famille à survivre.
Nos vous tiendrons régulièrement informés des dons perçus et de la répartition mise en place.

C’est une goutte d’eau dans l’océan mais c’est aussi un engagement, une solidarité nécessaire, d’auteurs à auteurs.

Bien cordialement,
Danielle VENDE directrice
Bernard Lagier Président

ECRITURES THEATRALES CONTEMPORAINES EN CARAIBE

19 lot Monplaisir

Rue de l’espoir Sainte Catherine

97200 FORT DE FRANCE


PENSEES POUR LAURENCE DURAND

Laurence Durand, magnifique comédienne, également diplomate haïtienne en poste à Rome que l’on a pu voir notamment voir dans Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire mis en scène par feu Hervé Denis (ministre de la culture d’Haïti), nous a annoncé qu’elle vient de perdre son père, Hermogène Durand, homme remarquable, dans le séisme qui vient de secouer Haïti. Elle nous envoie cette photo ci-dessus qui est sans commentaire.

NOUVELLES DE LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT

Notre ami écrivain Louis-Philippe Dalembert nous a laissé un moment dans l’inquiétude. J’ai reçu plusieurs emails d’associations culturelles me demandant de ses nouvelles. Il vient de répondre qu’il va bien ainsi que sa famille et qu’il s’occupe activement de l’aide aux plus démunis.

La santé du malheur

Dans Chronique des matins calmes le 22 janvier 2010 à 12:01

Mon amie Murielle Bloch me fait parvenir ce beau texte sur Haïti que je me fais un plaisir de publier ici.


Haïti ou la santé du malheur

TRIBUNE

Yanick Lahens enseigne la littérature à Port-au-Prince. Le 14 janvier, elle a envoyé un message : «La famille est vivante.»

Par YANICK LAHENS

·

A 4 heures 53 minutes, le mardi 12 janvier 2010, Haïti a basculé dans l’horreur. Le séisme a duré une minute trente secondes. Debout dans l’embrasure d’une porte, pendant que les murs semblent vouloir céder tout autour, le sol se dérober sous vos pieds, une minute trente secondes c’est long, très long. Dans les secondes qui ont suivi, la clameur grosse de milliers de hurlements d’effroi, de cris de douleur, est montée comme d’un seul ventre des bidonvilles alentour, des immeubles plus cossus autour de la place et est venue me saisir à la gorge jusqu’à m’asphyxier. Et puis j’ai ouvert le portail de la maison. Sur le commencement de l’horreur. Là, déjà, au bout de ma rue. Des corps jonchés au sol, des visages empoussiérés, des murs démolis. Avec cette certitude que plus loin, plus bas dans la ville, ce serait terrifiant. Nous avons tout de suite porté secours aux victimes mais nous ne pouvions pas ne pas pleurer.

Et dans ce crépuscule tropical toujours si prompt à se faire dévorer par la nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de poser cette question qui me taraude depuis : pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. J’ai trouvé mes premières réponses dans la ferveur des chants qui n’ont pas manqué de se lever dans la nuit. Comme si ces voix qui montaient, tournaient résolument le dos au malheur, au désespoir. J’ai parcouru le lendemain matin une ville chaotique, jonchée de cadavres, certains déjà recouverts d’un drap blanc ou d’un simple carton, des corps d’enfants, de jeunes, empilés devant des écoles, des mouches dansant déjà autour de certains autres, des blessés, des vieillards hagards, des bâtiments et des maisonnettes détruits. Il ne manquerait que les trompettes de l’Ange de l’Apocalypse pour annoncer la fin du monde si le courage, la solidarité et l’immense patience des uns et des autres n’étaient venus nous rattacher au plus tenu de l’essentiel…

Une longueur d’avance

A ce principe d’humanité, de solidarité qui ne devrait jamais faire naufrage et que les pauvres connaissent si bien. Pour dire la puissance de la vie. ces vivants si farouchement vivants dans une ville morte. Patients jusqu’à l’extrême limite.Les quelques inévitables pillards systématiquement relayés par la presse internationale ne font pas le poids face à tant de vie et de dignité revendiquées.

Et je tirai ma leçon en pensant à un mot de Camus envoyé par un ami écrivain : «Nous avons maintenant la familiarité du pire. Cela nous aide à lutter encore.» Cet acharnement m’a semblé non point le fait d’une quelconque fatalité (laissons cela à ceux qui voudraient encore par paresse ou dérobade évoquer le cliché d’une Haïti maudite) mais celui d’une suite de hasards qui nous ont propulsés au cœur de tous les enjeux du monde moderne. Pour de nouvelles leçons d’humanité. Encore et encore…

Hasard géologique qui nous a fixés sur la faille dantesque des séismes, hasard géographique qui nous a placés sur la route des cyclones en nous sommant, en sommant le monde de repenser à chacune de ces catastrophes, les causes profondes de la pauvreté. Hasard historique qui nous a amenés à réaliser l’impensable au début du XIXe siècle, une révolution pour sortir du joug de l’esclavage et du système colonial. Notre révolution est venue indiquer aux deux autres qui l’avaient précédée l’américaine et la française, leurs contradictions et leurs limites, qui sont celles de cette modernité dont elles ont dessiné les contours, la difficulté à humaniser le Noir et à faire de leurs terres des territoires à part entière. A la démesure du système qui nous oppressait nous avons répondu par la démesure d’une révolution. Pour exister. Exister, entre autres, au prix d’une dette à payer à la France, au prix d’une mise au ban des nations. Ce qui ne nous a pas soustraits du devoir de solidarité agissante envers tous ceux qui, comme Bolivar en Amérique latine ou ailleurs, au début de ce XIXe siècle, luttaient pour leur liberté. Et puisque nous avons ouvert la terre d’Haïti à tous ceux-là, nous avons une longueur d’avance dans ce savoir-là. Savoir qui se révèle d’une brûlante actualité dans ce moment où, à travers la catastrophe qui frappe Haïti, devrait se jouer la réciproque et pourquoi pas la redéfinition sinon la refondation des principes de la solidarité à l’échelle mondiale.

La Révolution américaine et la Révolution française, contrairement à la nôtre, ont, elles, su faire avancer la question de la citoyenneté. Nous n’avons pas su user de la constance et de la mesure qu’exigeait la construction de la citoyenneté qui aurait dû mettre les hommes et les femmes de cette terre à l’abri de conditions infra-humaines de vie. Parce que la démesure a ses limites, la glorification stérile du passé comme refuge aussi. Qu’on se souvienne de Césaire qui fait dire à l’épouse du roi Christophe, dans la tragédie du même nom, de prendre garde que l’on ne juge les malheurs des fils à la démesure du père.

Sur un pied d’égalité

En dépit de ces limites-là, en dépit de sa pauvreté, de ses vicissitudes politiques, de son exiguïté, Haïti n’est pas une périphérie. Son histoire fait d’elle un centre. Je l’ai toujours vécu comme tel. Comme une métaphore de tous les défis auxquels l’humanité doit faire face aujourd’hui et pour lesquels cette modernité n’a pas tenu ses promesses. Son histoire fait qu’elle dialogue sur un pied d’égalité avec le reste du monde. Qu’elle oblige encore aujourd’hui à la faveur de cette catastrophe à poser les questions essentielles des rapports Nord-Sud, celles aussi fondamentales des rapports Sud-Sud, et à ne pas esquiver les questions et les urgences de fond. Qu’elle somme aussi plus que jamais ses élites dirigeantes à changer radicalement de paradigme de gouvernance. Tous les symboles déjà faibles de l’Etat se sont effondrés, la population est aux abois et la ville dévastée. De cetteTabula rasa devra naître un Etat enfin réconcilié (même partiellement) avec sa population.

Mais Haïti donne une autre mesure tout essentielle du monde, celle de la créativité. Parce que nous avons aussi forgé notre résistance au pire dans la constante métamorphose de la douleur en créativité lumineuse. Dans ce que René Char appelle «la santé du malheur».Je n’ai aucun doute que nous, écrivains, continuerons à donner au monde une saveur particulière.

Port-au-Prince, Haïti, dimanche 17 janvier 2010



Fais danser la poussière, le film

Dans Chronique des matins calmes le 17 janvier 2010 à 1:29

Dehors, la pluie étend son empire sur les Champs Elysées. La vie continue tête baissée, dos courbé et moi, j’offre mon visage à l’averse, laissant pleurer le ciel sur mes yeux embués. Camouflage baudelairien. Il pleut dans mon cœur. De belles larmes en vérité. Je sors de la projection privée de  Fais danser la poussière. L’émotion m’est venue par les pieds, poussant ses racines de la terre vers l’écran, m’accrochant littéralement à cette danse de la vie qui me happe dès les premiers mouvements de caméra. Ce n’est pas une femme, mais la ville qui danse. New-York en ballet, «New-York city ballet » dont le corps étiré en gratte-ciels danse un branle de vertige sous le son lancinant d’une ambulance alarmée qui sinue, à ses pieds. Contre-plongée abyssale qui me projette dans le tumulte d’une autre ouverture, celle de la musique de Léonard Bernstein et son envol vertigineux sur la danse des quartiers de Los Angeles dans West Side Story. Magnifiques entrées en matière qui là, dans cette plongée nous dessine un ballet sociétal dont les héros, Roméo et Juliette modernes, enlacent dans la danse de l’amour des corps arrachés à la haine des quartiers opposés, et ici en cette contreplongée New-yorkaise, nous ramène à un corps allongé dans une ambulance hurlant sa souffrance, sa détresse solitaire. Et l’on voit que c’est de ce corps allongé, entre la vie et la mort, que naîtra la danse d’une vie. Je n’en saurai pas plus car un impératif horaire m’arrachera à contrecœur de ce film à 30 minutes de la fin. Je ne saurai pas ce qu’il est advenu de cette enfant métissée que j’ai vu commencer à danser dans la poussière d’une cour de ferme devant son grand-oncle qui joue de l’accordéon. Cette enfant non désirée née de l’amour contrarié d’un père africain qui passait par là et d’une mère envoyée au purgatoire des solitudes de filles mères ayant accouché d’un enfant noir sur le lit d’un monde blanc. Enfant rejetée par la famille bourgeoise de son beau-père, solitaire lui aussi, ayant épousé sa mère malgré l’infirmité sociale d’une fille handicap dont elle lisse  sans cesse les cheveux crépus.

Cette enfant, lâchant pour la première fois ses cheveux sauvages dans la danse impulsée par l’accordéon de ce grand-oncle paysan, humaniste et aimant, s’élèvera peu à peu par la danse. Ruant dans les brancards et sautant la barrière où voulait l’enfermer son beau-père au cœur amidonné de conventions, elle cherchera son corps, sa liberté autant que sa vérité. Un corps pour elle et non pour les autres. Cette flamme noire filiforme trouvera une nouvelle cage, celle de la danse classique, mais pour apprendre l’oiseau.

Par ses pieds elle s’élève tandis que sa mère s’effondre terrassée par une sclérose en plaques foudroyante qui lui vole la marche. Elle, elle s’envole pour New York rejoignant la troupe noire d’Alwin Ailey (Calvin Bailey dans le film), foyer irradiant de flammes noires où l’amant qu’elle avait enlacé à Paris en dansant se brûlera parce que blanc. Il l’abandonnera à sa négritude non voulue pour rentrer à Paris. Elle, déchirée, perdue de nouveau entre le blanc et le noir dans la ville qui hurle, océan de sirènes. C’est là que je l’ai laissée, emportée par la vague d’un malheur dont tout me porte à croire qu’il dévore la couleur de sa peau.

J’attends avec impatience de voir la suite de cette histoire devant mon téléviseur car c’est un téléfilm. Téléfilm ? Non, cinéma pour la télévision mais qui sur grand écran ouvre ses ailes. Film français de télévision pour France2, d’une vérité, d’une authenticité qui en fait toute la beauté. Un scénario tout en justesse aux dialogues percutants qui sonnent juste, écrit à quatre mains par Bruno Tardon et Marie Dô auteur du roman dont ce film est une adaptation (une histoire autobiographique), réalisé avec maestria et une belle direction d’acteurs par Christian Faure, produit par Eloa production. Une belle brochette d’acteurs danseurs parmi lesquels on trouve le magnifique Lario Ekson  campant avec sa prestance naturelle « Calvin Bailey », et une mention spéciale pour toutes les petites, moyennes et grandes filles qui incarnent Maïa, l’héroïne du film à toutes les époques de sa vie.

Haïti, Martinique, identité française, même combat

Dans Chronique des matins calmes le 14 janvier 2010 à 5:18

Les personnes qui ont réagi le plus positivement à mon précédent article « Pensées pour Haïti » sont les amis haïtiens eux-mêmes, ou plus généralement des Antillais. Rien d’étonnant car l’émotion suscitée par une telle catastrophe et qui est due à un mouvement de sympathie naturelle (au sens précis qu’Adam Smith donne à ce terme) voudrait empêcher l’immédiate prise de distance qui se manifeste dans cet article. Sans doute ai-je pu écrire sur ce ton parce que l’Antillais en moi a réagi. Ceux qui sont victimes d’un accident sont souvent ceux qui, au moment de l’accident sont les plus distanciés par rapport à l’événement. Chacun a pu faire cette expérience. Cela n’empêche pas l’inquiétude pour ses proches ni pour soi. L’humour est comme on dit la politesse du désespoir, mais il n’y a pas de désespoir sans capacité d’espérer.

Ce qui me fait désespérer cependant, est le Niagara de pleurs et contritions sur cette  île frappée, dit-on, de fatalité, et l’on entend derrière ces pleurs une lamentation sur ces pauvres noirs qui ne peuvent gérer eux-mêmes leur destin. Tout est contre eux : la nature autant que l’économie, la politique, la misère résidente (comme on dit des fantômes), la peste et le choléra. J’entends dans les médias s’étonner du fait que dans des interviews, ces pauvres malheureux s’expriment cependant avec distance, clairvoyance et lucidité dans un langage qu’on dit châtié. Alors je ris. Oui, je ris encore une fois (toujours le désespoir). On a tout oublié. On a par exemple oublié que c’est à Haïti que fut instituée la première école laïque, gratuite et obligatoire du monde, ce par Toussaint Louverture secondé en cela par Sonthonax émissaire de la République française. République alors bien intentionnée après que celui-là ait contraint celui-ci à déclarer la première abolition de l’esclavage le 29 Août 1793 (date tombée, oops, dans les poubelles de l’histoire). On a simplement oublié que pendant la gouvernance de Toussaint Louverture, Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), fut un pays prospère (eh oui), dirigé par un noir, et qui plus est ancien esclave devenu général de la République française.

Ah ! me dira-t-on, de la République française. C’est donc que la France était présente. Oui, mais ce n’est pas elle qui dirigeait l’économie, mais ce même Toussaint Louverture. Et si Napoléon n’avait grossièrement mis ses grosses bottes dans le plat antillais en voulant rétablir l’esclavage en 1802, nul doute que Louverture aurait continué à faire prospérer ce pays, notamment en continuant à développer comme il le faisait le commerce avec les Etats-Unis et l’ensemble de la Caraïbe. Tiens, justement, c’est bien parce que les puissances mondiales comme la France, l’Angleterre et finalement les Etats-Unis ont eu peur que la contagion de la liberté et de l’exemple de la réussite haïtienne ne contamine leurs peuples noirs soumis à l’esclavage que fut fermé ce robinet d’abondance, et Toussaint envoyé se glacer dans l’endroit le plus froid de France, le Fort de Joux. On dit à tort que Toussaint voulait l’indépendance totale de Saint-Domingue. Rien de plus faux. Il désirait simplement une autonomie commerciale lui permettant de développer l’économie et donc la liberté réelle de ses concitoyens. Il savait d’expérience que la République française garantissait la liberté en droit, mais pas en fait. Il distinguait donc la nécessité de rester dans le cadre du droit français et de sa nation et celle, tout aussi vitale de vivre en usant de la richesse productive et naturelle de son environnement immédiat. Distinguer le commerce et le politique, une hérésie ? Oui, on le dit. Mais peut-être faudrait-il réviser nos manières de penser la politique. Un tel mode de pensée qui pèse tant sur les actuelles Antilles françaises, par exemple.  Et l’on s’étonne que la Martinique ait voté à près de 80%, non à l’autonomie politique. La raison en est que les Martiniquais ont bien conscience comme en son temps Toussaint Louverture, que s’il est important d’avoir une liberté de commerce avec la Caraïbe et les pays voisins, il est tout aussi vital, voire primordial que les lois de la République ne puissent être préemptées et gauchies par une poignée de politiques qui en usent à leur manière pas forcément républicaine. Un acte de méfiance vis à vis des politiques locaux ? Oui, mais surtout ils ont voté pour une liberté de droit garantie par la France sachant que leur liberté de fait, même si elle est fort bousculée par une économie problématique, leur laisse même dans l’indigence, aménager leur vie dans une condition pas trop inacceptable encore pour les plus pauvres, loin de celle d’Haïti qui, on le sait, évidemment, sert de repoussoir. Mais justement, n’y a-t-il pas corrélation entre une misère haïtienne née en partie par l’impossibilité de développer le commerce avec les autres îles, notamment françaises, et cette problématique de l’autonomie commerciale désirée depuis tant de temps par les Antillais français ?

Alors peut-être, faudrait-il enfin  se pencher sur l’histoire de France et ses erreurs (horreurs) politiques. Sans doute découvririons nous alors que nous sommes tous, nous Français, grandement responsables de cette situation et que ô surprise ! La misère d’Haïti fait partie intégrante de l’identité française, puisque liée à son histoire même et sa manière, devenue culturelle, de gérer la relation avec ses ex (colonies).

Pensées pour Haïti

Dans Chronique des matins calmes le 13 janvier 2010 à 3:52

J’étais en grande conversation avec Toussaint Louverture auquel une importante chaîne de télévision française souhaite (enfin) consacrer deux longs téléfilms (dont je suis en train de coécrire le scénario), lorsque j’ai appris la catastrophe dont est victime son pays, Haïti. Haïti qui vient tout juste de célébrer, ce 1er janvier, le 206e anniversaire de sa naissance en tant que première république du monde occidental dite noire et indépendante.

Haïti devenue malgré elle le symbole universel du malheur de la condition humaine. Haïti, anciennement pays de cocagne et grenier de la France, dont les sillons fertiles se creusaient des coups de fouets sur le dos de l’Afrique. Haïti à laquelle Toussaint Louverture a relevé la tête, refleuri les vergers, offert la corne d’abondance et qui, malgré l’acharnement haineux d’un petit corse au grand bicorne terrassé sur terre noire par un petit homme à tête de Maure ceinte de madras, fut le premier pays réel de cette liberté universelle dont avaient rêvé tant de philosophes.

Haïti, jadis paradis sur terre, refleuri après l’incendie puis tourné en enfer. Enfer non par le fait d’une utopie déréalisante mais  par la trahison d’une utopie en marche. Trahison fomentée par ceux-là mêmes qui à l’ombre du bicorne couvrant l’arène d’une liberté conquise, affutaient les banderilles sur le sang séché noir d’un rêve mort-né.

Banderilles comme longs tuteurs d’une liane envahissante qu’on appellera libéralisme. Une liane vivant comme toute liane sur l’arbre qu’elle étouffe.

Haïti pleure encore sur le ventre tremblé de sa terre, de la terre mère de liberté et d’espérance de ce peuple nouveau-né, né dans les spasmes.

Dans ma Guadeloupe natale, j’entendis rire juste après l’ouragan Hugo. On racontait qu’après avoir dévasté Cuba, Sainte-Lucie, la Dominique et la Guadeloupe, mais épargné Césaire, le cyclone s’approcha des rivages d’Haïti, et regardant le paysage, il se dit : « Suis-je bête, je suis déjà passé par là ».

Oui, on rit après l’ouragan comme on rit parfois en son œil. Un rire secousse, frottement et mélancolie comme une biguine. Un rire existentiel. Et ce rire là se lève dans l’explosion florale des flamboyants, des hibiscus et des bougainvillées comme une manière de pied de nez à un cyclone au dos tourné. Au cœur même de l’ouragan, ma grand-mère réfugiée chez ses voisins voyant Hugo soulever une à une les pauvres tôles de sa vieille case s’amusa : « Il l’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »

La nature est stoïcienne et le stoïcisme philosophie de la nature, car son principe est dans la grâce, autrement dit la liberté inaliénable de l’homme comme la nature en son moment de surgissement. Instant insaisissable qui rit de celui qui entend le soumettre par le corps supplicié.  C’est le rire moqueur d’Epictète, élève de Rufus (cela ne s’invente pas) qui dit, esclave, à son maître qui lui écrase la jambe dans un outil de torture : « Maître, tu vas la casser ». Une fois la jambe cassée : « Je te l’avais bien dit. » Ce rire là, c’est la force de l’instant, moment d’éternité de toute liberté et de son expression. Cette force là s’exprime chez l’homme dans toutes les terres tremblées et secouées, depuis la Californie où naquit le « flower power », passant par les Antilles où se dit en riant : « demain est un couillon », puis ceinturant la terre jusqu’au Japon où le seul Zen et son instant d’éternité défie d’avance tout tremblement de terre. Le maître Zen est l’homme qui rit.

Et cependant, Haïti ne rit pas. Cela sans doute parce qu’on ne peut l’imaginer Sisyphe heureux, pour parodier Camus. La roche qu’elle roule n’atteint aucun sommet car son sommet est derrière elle, sa liberté volée. Volée par ses élites mêmes qui l’ont trahie en se revendiquant de la lignée des grands libérateurs, comme d’aucuns aujourd’hui se revendiquent de Jean Jaurès, ou le libéralisme de la liberté. Et comment rire lorsque la vie est derrière soi et la douleur devant. Les zombis ne rient pas.

Mais l’Haïtien est un beau peuple et Haïti une belle nation. Elle garde en elle cet essentiel qui fait sa force : la puissance d’espérance.

Alors, après ce tremblement de terre comme après l’ouragan, elle peut encore nous dire en reprenant les mots de Toussaint Louverture: « Vous avez arraché l’arbre de la liberté mais il repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses. »

Ah! La France.

Dans Chronique des matins calmes le 2 janvier 2010 à 4:20

Chose vue : une jeune et jolie beurette occupe toute en grâce et mouvements ondulatoires le comptoir d’un bureau de tabac, gare de Bondy. Elle s’y attarde. Derrière une telle dépense de séduction dans chaque geste, la queue de clients qui s’allonge prend patience et observe le manège, un sourire en coin. La belle est une enquiquineuse, elle prend un article, le repose, demande un briquet, non, celui-ci, c’est trop cher, elle le rend, critique ceci et cela. Le buraliste, un maghrébin d’une cinquantaine d’années, semble moins accessible au charme de la belle, et on voit l’impatience dessiner en grands traits noirs et gras ses sourcils, rides et commissures. Il est au bord d’exploser quand celle-ci se décide enfin. Elle n’achète rien et s’en va en tournant les talons (jolis talons). Un œil noir et de braise suit la flamme qui s’en va virevoltant sans briquet. Le buraliste, bras tombés, yeux au ciel, se lâche : « Ah ! La France. »

Tout est dit, rien à rajouter.

A propos, où en est ce débat imbécile sur l’identité nationale ?

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