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Identité toi-même, identité ta mère

In Chronique des matins calmes on 4 décembre 2009 at 6:50

L’initiative prise par Sarkozy-Besson de lancer un vaste débat sur l’identité nationale relève non seulement d’une grande perversité, mais qui plus est d’une escroquerie intellectuelle. Escroquerie car la particularité même du concept d’identité appliquée à un individu « je » ou à une communauté ou nation « nous » est que ce « je » ou ce « nous » ne peuvent s’identifier eux-mêmes. C’est l’autre qui nous identifie et c’est dans le regard de l’autre que se dessinent les contours de notre identité. L’identité est un outil de combat soit pour une minorité en regard du dominant, soit pour un camp en regard du camp adverse. Elle est ce qui nous enferme dans une posture définie en fonction de l’image qu’elle renvoie à l’autre ou qu’elle nous renvoie du regard de l’autre.

Il faut donc qu’il y ait crise pour lever la question de l’identité. Ainsi, poser le débat sur l’identité est, en soi, affirmer l’état de crise et créer nécessairement en face de celui qui cherche à définir son identité un autre, bouc émissaire dont la fonction est à la fois de justifier le sentiment de crise et de l’expliquer. Ce n’est donc pas une question critique sur soi-même, mais sur l’autre dans son rapport à un soi cherchant à se définir.

Outre le simple constat d’arrière-pensées politiques à deux pas des élections régionales, on pourrait aussi penser que nos dirigeants actuels ont lancé en période de crise une vaste opération de narcissisme national qui n’aurait finalement pour conséquence que de passer du baume devant un miroir tendu. Il n’y aurait donc pas de mal à se faire du bien comme dit la voix populaire. Hélas, c’est une erreur communément répandue que de penser que Narcisse est amoureux de lui-même. Non, il l’est de son image, et son image n’est pas lui mais une illusion, au mieux une projection. Narcisse est donc fondamentalement malheureux car il ne peut s’atteindre lui-même, et la surface de l’eau qui lui renvoie son image en miroir l’efface à la moindre caresse. L’image de soi n’est pas en soi mais pour soi, et fait de soi un autre. L’image n’est que le retour d’une expression. Retour comme Echo dont la mythologie dit qu’elle est amoureuse de Narcisse. Car elle aime celui qui lui ressemble, non pas physiquement mais ontologiquement.

La vérité est que l’identité est en soi une énigme. Elle n’a pas de définition, pas de clef, elle est un mot. Il n’est pas juste lexicalement de dire la clef, mais bien le mot de l’énigme. Et c’est le mot, le nom, seul qui identifie.

Etre identifié c’est être nommé, rien de plus, et l’on ne se nomme pas soi-même, sauf à être en crise vis à vis de son ascendance ou de son passé. Celui qui ne se connaît pas car il ne connaît pas son père, ni sa mère, passe devant le sphinx et découvre que le mot de l’énigme est « homme ». Faute d’avoir été nommé par eux et se reconnaître en eux, il tuera son père et profanera sa mère avant de se crever les yeux pour ne plus voir son image, car celle-ci devient mensonge flagrant, n’est plus en mesure de créer l’illusion de son identification en tant qu’homme.

Alors, il n’y a d’autre identité française que l’entité nationale qui vous définit français. A la question « qu’est-ce que l’identité française », il faudrait donc répondre : « être français ». Et qu’est-ce qu’être français sinon être nommé, identifié comme tel par l’instance qui vous dépasse car elle est autre que vous et antérieure à vous, et qui a la capacité comme vos parents, de vous donner un nom. C’est bien pour cela qu’une nation est, pour reprendre une expression de Barack Obama, « bien plus que la somme de ses parties ».

Or les termes de ce débat sur l’identité nationale semble présupposer que la nation française est la somme de ses parties se reconnaissant en elle. C’est cette vision qui appartient au nationalisme comme une des expressions du totalitarisme. Lequel fait de la mère patrie un monstre dangereux. Si ma mère qui me nomme ne suppose pas que je suis en soi différent d’elle, c’est une mère abusive et monstrueuse qui ne veut qu’elle pour seul horizon et qui, pour mon plus grand malheur fera lever en moi Narcisse tenant la main aveugle d’Œdipe.

Après Mulhouse, le ciel est vide à Strasbourg

In 3- Spectacle vivant on 29 novembre 2009 at 1:11

Ce week-end, Bernard Bloch reprenait ma pièce Le ciel est vide à la Filature de Mulhouse dans une salle pleine à craquer. Je ne l’avais pas vue depuis un an, et je dois dire le plaisir, la distance aidant, que j’ai pris en recevant comme un don cette formidable interprétation des comédiens, véritables athlètes affectifs comme disait Artaud, qui se donnaient tout entier sur scène. Ils me confièrent après la représentation qu’ils se sentaient complètement vidés comme s’ils venaient de courir un marathon. Je le comprends aisément. La mise en scène de Bernard Bloch a bougé, a pris une certaine maturité, allant au plus loin de l’interprétation qu’il a de cette pièce. Cette interprétation qui, de par l’esthétique de ce metteur en scène, s’inscrit dans la part sombre de ce texte et va fouiller au plus profond. Je dois dire qu’elle me touche profondément, car sans céder à aucune facilité, il lève une sourde émotion qui jamais ne vous lache dans le continuum d’un développement taillé dans une rigueur proprement ascétique. Le type d’émotion que je ressens en écoutant notamment le Lontano de Ligeti. Bernard est un chercheur de perles qui va au plus profond à la limite de sa respiration. Qui plonge et qui replonge sans cesse avec obstination. Son expression samedi soir après la représentation, un peu fermée, très concentrée, disait qu’il était encore loin d’être satisfait du résultat, qu’il cherchait encore, un an plus tard, cette perle là, encore au bout des doigts qu’il n’avait pas encore saisie à pleines mains. Une perle noire. De fait, il convoqua les comédiens pour l’après-midi suivante afin de faire un raccord, comme il se dit dans le jargon du théâtre. Je ne suis pas le genre d’auteur qui, à l’instar de Jean Genêt face au metteur en scène Roger Blin, impose sa vision du texte. Je veux comme disait Jean Cocteau, être étonné. “Etonne-moi”, est le mot d’ordre tacite que je passe au metteur en scène. Autrement dit, fais moi voir ce que tu vois et que je n’avais pas vu dans mon propre texte.  En cela Bernard m’étonne, et je reste spectateur devant sa mise en scène. Il s’est lui-même beaucoup étonné, puisque, prenant à bras le corps cette pièce de théâtre qui impose dans la construction scénique un rapport opératique entre le texte parlé, la musique et l’image, il s’est lancé dans un processus de mise en scène qu’il n’avait jamais auparavant mis en œuvre, allant même par la présence obsédante de l’image et de la musique, plus loin qu’il n’était indiqué dans les didascalies. J’en profite pour saluer ici le remarquable travail cinématographique de Dominique Aru, qui dans la douceur, la complicité et la ténacité, a apporté à Bernard Bloch dans leur collaboration artistique sa vision d’artiste de l’image accompagnant le texte et la musique dans la particularité d’une scénographie de théâtre. Chose éminemment délicate et complexe. Oui, j’étais content de les retrouver tous, en même temps que cette pièce. Oui, je suis heureux de cette interprétation, même si comme Bernard et comme artiste, je sais qu’une œuvre n’est jamais terminée, qu’il faut la pousser toujours et encore dans ses retranchements. L’insatisfaction n’est pas antinomique du plaisir. Sans doute, en tant qu’auteur de cette pièce, et peut-être parce que je suis créole et baroque, homme de l’Ouest et non pas Alsacien comme Bernard, pétri dans la culture des bords du Rhin, j’aurais fait valoir une autre lecture faisant jouer sa part d’humour désespéré se mêlant au tragique, le rire de Silène qui se déploie dans le blues ou certaines biguines, cette part africaine de la musique qui faisait que Nietzsche préféra Bizet à Wagner. Mais Bernard préfère la rive orientale du Rhin, là où les ombres sont plus sombres. Et pourquoi pas? Cela me convient.

Je reviendrai samedi prochain à Strasbourg, le 5 décembre, voir la dernière, j’espère provisoire, de cette pièce. Je sais que par l’obstination de ce « chercheur de traces », elle aura encore bougé pour mon plus grand plaisir et, j’espère aussi pour celui de la compagnie et des spectateurs.

Post-scriptum: ce vendredi 4 décembre, je reçois ce sms de Bernard: La représentation de ce soir a été la plus gracieuse de toutes. J’ai entendu ton texte comme jamais. A samedi. BB

JUSTE POUR RIRE

In Chronique des matins calmes on 23 novembre 2009 at 11:44

 


Une jeune journaliste de CNN avait entendu parler d’un très, très vieux juif qui se rendait deux fois par jour prier au mur des lamentations, depuis
toujours.

Pensant tenir un sujet, elle se rend sur place et voit un très vieil homme
marchant lentement vers le mur.

Après trois quarts d’heure de prière et alors qu’il s’éloigne lentement,
appuyé sur sa canne, elle s’approche pour l’interviewer:

“Excusez-moi, monsieur, je suis Rebecca Smith de CNN. Quel est votre nom ?”

“Morris Zilberstein” répond-t-il.

“Depuis combien de temps venez-vous prier ici ?”

“Plus de 60 ans” répond-t-il.

“60 ans ! C’est incroyable ! Et pour quoi priez-vous ?”

“Je prie pour la paix entre les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans.

Je prie pour la fin de toutes les guerres et de la haine.

Je prie pour que nos enfants grandissent en sécurité et deviennent des adultes responsables, qui aiment leur prochain.”

“Et que ressentez-vous après 60 ans de prières ?”

“J’ai l’impression de parler à un mur.”