Je m’en doutais un peu. On ne peut pas être à la fois dans l’action et dans l’écriture. Surtout si cette action vous prend tout votre temps et toute votre énergie. Une petite pose dans la fourmillère urticante (parfois) du festival d’Avignon et j’écris un petit mot pour que ma promesse d’écrire mes cahiers d’Avignon ne passe pour une promesse de Gascon. Hier, c’était la première de Pas de prison pour le vent. Belle première, public enthousiaste, promesse d’une traînée de poudre de bouche à oreilles maintenant que la mèche est allumée. Nous avons connu de belles galères, notamment la régie lumière qui se met en rideau juste avant que celui du théâtre se lève pour la générale. On a fait venir de toute urgence une nouvelle console flambant neuve. Mais les repères lumières avaient changé. Beau cafouillage à la générale. Inquiétude aussi pour Yane Mareine qui reprenait le rôle et qui se trouvait désabilisée. Rien pour calmer son angoisse et son trac. Elle a fait une performance absolument remarquable, un miracle dit Antoine Bourseiller. Elle campe une Gerty Archimède plus vraie que nature. Bon, nous reprenons dans une demi heure. Il faut installer les décors en 10 minutes. Je vous laisse.
Une dernière chose: ci-dessous l’article que j’ai écrit dans le journal Cigale distribué à Avignon.
Erasmus ou la folle utopie d’un cavalier d’Europe
Eloge du décentrement et de la crise
Il errait, le « rat errant » (Errans mus comme l’appelait avec mépris Luther son ex-disciple et ami). Il galopait Eramus Rotterdamus (Erasme de Rotterdam) par toute l’Europe, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Une course échevelée. La crinière folle de son cheval devait frapper au gré du vent l’écritoire qu’il avait fixé à l’avant de la selle. Il écrivait sur le mouvement ondulatoire de sa monture, sur le déferlement de son galop, l’écume de son garrot, et sur la danse des paysages. L’auteur de l’Eloge de la folie mettait une dernière main au manuscrit de Thomas More, l’ami qui attendait de l’autre coté du Channel. Thomas More avec qui il avait imaginé l’écriture d’Utopia, ce lieu qui n’a pas lieu, et qui n’a pas de lieu (u-topos), qui n’est que déplacement, déport du réel vers l’imaginaire. L’imaginaire, ce vaste lieu, infini du non-lieu rempli par le flux continu et les ressacs de l’imagination, ce non finito du mouvement, cette mer toujours recommencée et qui décoiffe sans cesse par son déferlement la chevelure des plages de la conscience lissée par l’inertie et la paresse des évidences, baumes cosmétiques protégeant du réel les vérités fatiguées, les certitudes ridées. Utopia, une île hors de tout centre, qui est son propre centre, un espace excentrique, une folie abritant l’impensé, riant de la Raison constituée comme un rire de Silène douloureux et moqueur. L’imagination est mouvement, l’utopie sa destination. Et la folie déplace le philosophe, le dérange, le désaxe car elle est le lieu de la création, expression de l’original, sa pente, sa déclinaison d’où surgit le nouveau. C’est le clinamen de Lucrèce cet axe incliné du monde qui fait que tout n’existe qu’en se jouant de la verticale et se moquant du droit. Désaxer est toujours ouvrir l’espace d’un nouveau chant.
Et Erasmus écrit sur le cahot des routes nouant le fil de ses pensées par les carrefours et les chemins sans fin. Il rêve d’une perle baroque trouvée sous le sabot léger de son cheval. Une perle aux rondeurs imparfaites qui roule et danse et se créant un centre à chaque volte, magnifie la lumière par le prisme de ses imperfections. Une perle comme un individu à la fois unique et multiple. Il rêve de l’Europe, une utopie, combinaison en une seule île de tous les horizons. Une perle qui roule, rolling stone qui chaloupe et rebondit à chaque aspérité du terrain, rendant hommage à la surface complexe du monde. Et c’est Shakespeare, fils spirituel de Thomas More qui la ramasse, l’élève à la lumière, y scrute les ombres de l’être et du non-être. Et c’est le fou qui parle encore entre Hamlet sur ses remparts et le grand rire profond des fossoyeurs car le haut est en bas et la bassesse parfois sur les hauteurs. Le monde ne tourne pas rond et la folie atteint les plus puissants, les esprits les plus droits et les âmes les plus claires. Iago a raison d’Othello, l’infâme Aaron révèle au plus profond de ses ténèbres, au cœur sanglant d’une immonde cruauté, une âme pleine de lumières. Au sein de la tempête, c’est la folie de Caliban qui est le parangon de la raison et sous les ors de Buckingham l’affreux boitement de Richard III bat une mesure de guerre au milieu de la ronde gracieuse d’un temps de paix. De Venise à Copenhague et de Prague à Stratford le grand maître du théâtre du Globe convoque au banquet de l’Europe toutes les parties de l’univers. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique apportent sur l’espace agonique des scènes d’Europe les fruits incomparables et bariolés de la richesse du monde. Et c’est le personnage, l’individu universel et singulier qui en est l’hôte. Immense potlatch où chacun apporte ce qu’il a de plus précieux : lui-même.
C’est à ce riche banquet qu’au crépuscule de sa course effrénée rêvait le cavalier Erasme. Banquet d’Europe galante et conviviale dont la richesse se fonde sur la gratuité du don, c’est-à-dire du sens, partant, de l’humain qui ne peut être objet d’aucun commerce, et finalement de la Culture Culture comme perle sauvage, baroque et imparfaite en son essence et sa beauté et dont le non fini, l’inachèvement toujours recommencé, renvoie à l’infini du monde. Culture comme sol d’une belle Europe qui danse et ne s’assied à la table commune que pour parler de tous. Culture dont le centre est partout et la périphérie nulle part, qui roule et rebondit sans cesse sur l’indivis des actes, des situations, paroles et créations singulières comme autant d’accidents nécessaires qui font la vie en sa richesse. Une Culture toujours en mouvement pour que le bouillon tourné en multiples saveurs, ne se fige en grumeaux d’identités. Une Culture, pas des cultures, agie par des sujets dont la liberté bouscule l’inertie des communautés. Une Europe qui permet d’être soi en sortant de soi, se libérant des nous déterministes et des identités fermées.
Penser vraiment l’Europe, c’est penser la Culture qui convoque les nations comme forces d’agrégation de volontés individuelles, d’appartenances voulues, désirées et décidées par des sujets conscients et libres. L’Europe c’est donc le déplacement, le décentrement, et c’est la crise car elle ne peut qu’être utopie en marche, bousculant le réel, posant question aux nations, à toutes les identités qui doivent sans se renier affronter le vertige de leurs propres limites, de leurs imperfections mises en lumière. L’Europe des nations est un concert baroque où chaque instrument, chaque note et chaque timbre ne déploie son identité que dans la résonnance avec les autres. Il libère l’individu de la seule force agrégative de sa nation, crée une force centrifuge, l’ouvre à un ensemble plus large auquel il participe en apportant à la fois sa liberté de sujet et les particularismes de son paysage. Il met en valeur le fait que son identité n’est pas simplement expression de sa nationalité, mais l’ordre des choix individuels qui le font interprète irremplaçable de la partition du monde.
Erasme sur son cheval rêvait de l’homme en parcourant l’Europe, nouvel espace de liberté, mais aussi de responsabilité devant un monde se révélant indéfini. Planète en crise d’identité, une crise topographique et universelle où les vieilles nations enfermées dans leurs histoires devaient affronter l’éveil épistémologique d’une pensée en crise ouvrant le passage vertigineux d’un monde clos à l’univers infini selon le mot d’Alexandre Koyré. Et à l’horizon déjà la danse chaloupée d’une Amérique aux épaules découvertes, éveillant le désir, le besoin d’utopie. Une utopie violée car ce ne fut pas l’homme mais les nations, mais le commerce et la « profitation » qui fut l’objet d’une ruée vers l’or. Et Caliban, le noir, l’indien, l’étrange étranger, vit sa sueur et son sang échangés contre perles de pacotille sinon des coups de fouet. A ce banquet immonde, des nations chiffonnières en s’emplissant la panse au milieu des cadavres creusaient leurs propres tombes de leurs dents carnivores en se bombant le torse. Et leurs blasons d’identité redevenaient des oriflammes guerrières. L’Europe était de feu et de sang et son utopie remisée au rang de fable pour enfants.
Ce n’est qu’armes déposées au milieu de la ronde, que put de nouveau se danser la danse baroque d’Europe, décentrée, forcément décentrée par les danseurs eux-mêmes. Danseurs luttant avec toute la grâce nécessaire et toutes leurs distinctions contre la pesanteur et l’inertie de leurs nations, sol de leur élévation. Si cette danse est un rêve, alors, comme disait Nietzsche, rêvons le jusqu’au bout sachant qu’au milieu de la ronde comme dans le cœur de l’homme, il y a toujours ce boitement, ce diable dans la musique, un hideux Richard III dont le dessein, la raison d’exister, est toujours de transformer cette fête en une affreuse danse guerrière.
Peut-être, me dis-je, que mon caractère indépendant vient du fait que je suis né un 4 juillet du côté des Amériques, mais cancer né sous les tropiques du cancer, vivant sous le 50° degré de latitude Nord, et pourtant casanier, je passe mon temps à remonter le temps, remonter en descendant vers ma source, en bas, saumon humain, voyageur pantouflard, plutôt pantouflard voyageur. Jamais en place et pourtant immobile. Les amis me disent qu’ils ne me voient pas bouger, et pourtant qu’est-ce que je remue. Je remonte le courant pour rester immobile. C’est un truc de famille. Ma grande tante Justine qui vivait à Saint Rémi les Chevreuse depuis l’âge de 40 ans, a plaqué son mari à son 100è anniversaire pour prendre, pour la première fois de sa vie, l’avion et retrouver son petit frère, l’oncle Félix qui bêchait encore son jardin sous le vent, ses grands yeux bleus plangeant dans la mer caraïbe comme tous les jours depuis 96 ans, et sa peau noire et lisse couverte de sueur faisant miroir au ciel. Elle est morte près de lui à l’âge de 106 ans et lui l’a suivi comme s’il l’attendait depuis toujours pour s’en aller ensemble. Ma grande-tante Emilie Perrinette que tout le haut de Basse-terre appelait Tata, a gardé sa jeunesse et peut-être même son pucelage pendant 77 ans puis décida d’entrer en vieillesse en se mariant avec Fanfan, le docker du Port, musclé encore comme un athlète malgré son litre de rhum quotidien, et qui lui faisait sa cour depuis plus de 40 ans. Une fois marié, Fanfan mourut d’une cirrhose. Peut-être avait-il atteint le but de sa vie. Tata le suivit peu de temps après. Elle s’ennuyait tellement sans son Fanfan, son éternel prétendant. Et puis, ma grand-mère Estelle que tout le monde du côté de Campêche, anse-Bertrand appelait maman Telle depuis que tout petit j’avais décidé de l’appeler ainsi. Rescapée d’une grande fratrie centenaire, elle souffla ses cent bougies aux côtés de sa petite soeur de 96 ans en récitant par coeur le plus long poème de la langue française: “la mort de Jeanne d’Arc” de Charles Péguy appris sur les bancs de l’école communale. Et mes yeux émerveillés voyaient bien deux jeunes filles qui récitaient par coeur leur si longue récitation, en un français éclatant ressorti sous des décennies de créole quotidien. Maman Telle pria alors quotidiennement le Bon Dieu qu’il vienne le chercher. Elle se sentait vieillir et ne supportait pas la vieillesse. Il vint effectivement le chercher après un an de prières. Alors, que sonne l’heure de mon anniversaire, peut me chaut, je reste immobile en écrivant dans le courant. Je bois et respire la langue française, j’y nage comme un saumon car c’est elle qui est la mesure du temps qui m’alimente et qui me porte. Je suis écrivain parce que je ne veux pas vieillir sans l’avoir décidé. Mon grand ami et néanmoins excellent dramaturge Jacques Guimet, me dit un jour alors que nous regardions ensemble depuis ma terrasse les rouleaux de la mer Caraïbe: “Alain, je crois que tu as un problème entre Prométhée et Epiméthée”. Je le regardai étonné et lui dis enfin: “Personne ne m’avait encore qualifié de façon si exacte”. Prométhée vole le feu et va toujours à l’avant du présent. Epiméthée, son frère jumeau, mari de Pandore, est au contraire celui qui remonte le temps, qui garde les valeurs anciennes, gardien de la tradition. Alors tous les 4 juillet, lorsque Pandore, qu’on appelait également Anésidora « celle qui fait sortir les présents des profondeurs » m’apporte son coffret cadeau, je fais le point et me demande où je me trouve encore exactement entre ces deux là.